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Jacques Cartier - Voyage au Canada

ilz mettent leur bled dequoy font leur pain, qu'ilz appellent Carraconny, Et le font en la sorte cy apres: Ilz
ont des pilles de boys comme a piller chanure, &bastent avec pillons de boys le dict bled en pouldre, puis

le massent en paste, &en font tourteaulx qu'ilz metent sur une pierre large qui est chaulde, puis le

couvrent de cailloudz chauldz. Et ainsi cuysent leur pain en lieu de four. Ilz fond pareillement force

potaiges dudict bled &de febves et poix, desquelz ilz ont assez &aussy grosses concombres &aultres

fruictz. Ilz ont de grandz vaisseaulx comme thonnes en leurs maisons ou ilz mettent leur poisson, lequel

ilz sechent à la fumée durant l'esté &en vivent l'yver: Et de ce font grant amas comme avons veu par

experience. Tout leur vivre est sans aucun goust de sel: Et couchent sur escorces de boys estandues sur la

terre avec meschantes peaulx de bestes sauvaiges, dequoy font leur vestement &couverture. La plus

precieuse chose qu'ilz ayent en ce monde, est Esurgny, lequel est blanc comme neif, &le prennent audit

fleuve en cornibotz en la maniere qui ensuyt. Quand ung homme a desservi mort, ou qu'ilz ont prins

aucuns ennemys à la guerre ilz le tuent, puis l'incisent par les fessens, cuysses, &espaulles à grandes

taillades puis au lieu ou est ledict Esurgny, avallent ledict corps au fond de l'eaue &le laissent dix ou

douze heures, puis le retirent à mont &treuvent dedans lesdictes taillades &inciseures lesdictz cornibotz,

desquelz ilz font manieres de patenostre, &de ce usent comme nous faisons d'or &d'argent, &le tiennent

la plus precieuse chose du monde. Il a vertu d'estancher le sang des nazilles: car nous l'avons

experimenté. Tout cedict peuple ne s'adonne que à labourage &pescherie pour vivre: Car des biens [Page

25] de ce monde n'en font compte, parce qu'ilz n'en ont congnoissance, & qu'ilz ne bougent de leur pais,

&ne sont ambulataires comme ceulx de Canada, &du Saguenay, nonobstant que lesdictz Canadiens leur

soyent subgectz avec huict ou neuf autres peuples, qui sont sur ledict fleuve.

Comment nous arrivasmes à ladicte ville, &de la reception que nous y fut faicte, &comme le
cappitaine leur feist des presens: &aultres choses comme sera veu en ce chapitre
.

Apres que feusmes arrivez au pres d'icelle ville, se rendirent au devant de nous grand nombre des
habitans d'icelle, qui à leur facon de faire nous feirent bon racueil: &par noz guydes &conducteurs

feusmes menez au meilleu d'icelle ville, ou il y a une place entre les maisons, spacieuse d'ung gect de

pierre en carré ou environ: lesquelz nous feirent signe que nous arrestions audict lieu. Et tout soudain

s'assemblerent les filles et femmes de ladicte ville, dont l'une partye estoient chargez d'enfans entre les

bras, &qui nous vindrent frotter le visaige, bras &autres endroictz de dessus le corps ou ilz pouvoient

toucher, pleurant de joye de nous veoir, en nous faisant le meilleure chere qu'il leur estoit possible, nous

faisans signes qu'il nous pleust toucher à leursdictz enfans. Apres lesquelles choses les hommes feirent

retirer les femmes &se assirent sur la terre à lentour de nous, comme sy eussions voulu jouer un mystere.

Et tout soudain revindrent plusieurs femmes, qui apporterent chascun une natte carrée en façon de

tapisserie: Et les estendirent sur la terre au milleu de ladicte place, &nous feirent mettre sur icelles, Apres

lesquelles choses ainsy faictes, fut apportée par neuf ou dix hommes le Roy et seigneur du pays qu'ils

appellent en leur langaige Agouhanna, lequel estoit assis sur une grande peau de Cerf, &le vindrent poser

dedans ladicte place sur lesdictes nattes au pres de nostre cappitaine, nous faisant signe que cestoit leur

Roy &seigneur. Cestuy Agouhanna estoit de l'aage environ cinquante ans, &estoit point myeulx

accoustré que les aultres, fors qu'il avoit à lencontre de sa teste, une maniere de lysiere rouge pour sa

couronne, faicte de poil de Herissons. Et estoit celluy seigneur tout percluz de ses membres. Apres qu'ilz

eust faict son signe de salut audict cappitaine &à ses gens, leurs faisant signes evidens, qu'ilz feussent les

tres bien venuz: Il montra ses bras &jambes audict [Page 26] cappitaine, luy faisant signe qu'il luy pleust

les toucher: lequel cappitaine les frota avecques les mains. Et lors ledict Agouhanna print la lysiere

&couronne qu'il avoit sur sa teste, &la donna a nostre cappitaine. Et tout incontinent furent amenez

audict cappitaine plusieurs malades, comme aveugles, borgnes, boisteulx, impotens, &gens sy tresvieulx,

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