|
Jacques Cartier - Voyage au Canada
en l'une de ses mains, puis la vint presenter à nostre cappitaine, &tout incontinent tous les gens dudict seigneur se prindrent a faire trois criz &hurlemens en signe de joye &alliance. Puis de rechef presenta deux petis garsons de moindre aage l'un apres l'aultre, desquelz feirent telz criz &cerimonies que devant. Duquel present ainsi faict par le dict seigneur fut par nostre cappitaine remercié. Lors [Page 17] Taignoagny dict au cappitaine que la fille estoit la propre fille de la seur dudict seigneur, &l'ung des garsons frere de luy qui parloit, Et qu'on les luy donnoit sur l'intention qu'il n'allast point à Hochelaga. A quoy luy re respondist nostre cappitaine, que si on les luy avoit donnez sur ceste intention, que on les reprint, &que pour riens ne laisseroit y aller par ce qu'il avoit commandement de ce faire. Sur les quelles parolles Dom agaya compaignon dudict Taignoagny, dict audict cappitaine que ledict seigneur luy avoit donné les dictz enfans par bonne amour, &en signe d'asseurance, &qu'il estoit content aller avec luy audict Hochelaga, de quoy eurent grosses parolles lesdictz Taignoagny &Dom agaya. Lors aperceusmes que ledict Taignoagny ne valloit riens, &qu'il ne songeoit que trahison &malice tant par ce que aultres mauvais tours que luy avions veu faire. Et sur ce ledict cappitaine feist mettre lesdictz enfans dedans les navires, feist apporter deux espées, ung grand bassin d'arain plain, &ung ouvré pour laver mains, &en feist present audict Donnacona, lequel fort s'en contenta &remercia nostre cappitaine, Et commanda ledict Donnacona a tous ses gens chanter &danser, &pria ledict Donnacona nostre cappitaine faire tirer une piece d'artillerie, par ce que lesdictz Taignoagny &Dom agaya lui en avoient faict teste, &aussi que jamais n'en avoient veu, ny ouy. A quoy le cappitaine respondist qu'il le vouloit bien, &commanda que on tirast une douzaine de barges avec leurs boulletz le travers du boys qui estoit jouxte lesdictes navires &gens. Dequoy furent tous si estonnez qu'ilz pensoient que le ciel feust cheu sur eulx, &Ce prindrent a hucher &hurler si tres fort, que sembloit que enfer y feust vuide, &davant qu'ilz se retirassent, le dict Taignoagny feist dire par interposés personnes, que les compaignons du gallyon, lequel estoit demouré ä la radde, avoient tué deux de leurs gens de coups d'artillerie: dont tous se retirerent à grand haste, ainsi que si les eussions voulu tuer. Ce que ne se trouva verité: Car durant ledict jour ne fut dudict gallyon tiré artillerie.
Comment lesdictz Donnacona, Taignoagny, &aultres songerent une finesse, &feirent habiller trois hommes en guise de diables, faignans estre venuz de par Cudriagny leur dieu pour nous empescher d'aller audict Hochelaga. [Page 18]
Le lendemain. 18. dudict moys pour nous cuyder tousjours empescher d'aller à Hochelaga, songerent une grand finesse qui feust telle, ilz habillerent trois hommes en la facon de trois diables, lesquelz avoient cornes aussi longues que le bras, &estoient vestus de peaulx de chien noirs &blancs. Et avoient le visaige painct aussi noir que charbon, & les feirent mettre dedans une de leurs barques à nostre non sceu; & leur bande vint comme ilz avoient de coustume au prez de noz navires, lesquelz se tindrent dedans le boys sans apparoistre environ deux heures, attendant que l'heure &marée fut venue pour l'arrivée de la dicte barque, à la quelle heure sortirent tous du boys, &se presenterent devant lesdictes navires sans eulx approcher ainsi qu'ilz fouloient faire, &commence le dict Taignoagny a saluer nostre cappitaine qui luy demanda s'il vouloit le bateau, lequel luy respondist que non pour l'heure, mais que tantost il entreroit dedans lesdictes navires &incontinent arriva ladicte barque ou estoient lesdictz trois hommes apparoissant estre trois diables ayans de grandz cornes sur leurs testes, &faisait celuy du milieu ung merveilleux sermon en venant: lesquelz passerent le long de noz navires avec leur dicte barque, sans aucunement tourner leur veue vers nous, &allerent assener &donner en terre avec leur dicte barque, &tout incontinent ledict seigneur Donnacona &des gens prindrent ladicte barque &lesditz trois hommes, lesquelz s'estoient laissé cheoir au fondz d'icelle comme gens morts, & porterent le tout ensemble dedans le boys qui estoit distant d'ung jet de pierre, &ne demoura une seulle personne devant nosdictes navires
|