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Henri Béland - Mille et un jours en prison à Berlin

idée de la très grande popularité dont jouissent le roi Albert et la reine Elisabeth. Cette popularité fut
pour moi toute un révélation, au point que ce couple royal nous a toujours semblé absolument unique

entre tous.

Un jour, ayant appris qu'un détachement de soldats allemands faits prisonniers par les Belges allaient
traverser la ville, j'étais sorti en toute hâte de l'hôpital, et je m'étais rendu dans le voisinage des quais pour

voir défiler ces soldats prisonniers. Ce fut en vérité un spectacle inoubliable: toute la population d'Anvers

était dans la rue, on se pressait vers les grandes artères pour tâcher d'apercevoir ces ennemis qui avaient

envahi le sol sacré de la patrie belge.

En coupant court à travers certaines rues, j'eus l'avantage d'arriver en temps dans le voisinage des quais
où il me fut donné de pouvoir observer de près et les prisonniers et la foule menaçante qui les regardait

passer. Des trottoirs et des fenêtres des maisons, on lançait à ces Allemands les invectives les plus

malsonnantes. Ces prisonniers, couverts de boue et de poussière, paraissaient exténués. On eut dit des

condamnés à mort.

A mon retour, je m'engageai dans une rue très étroite aboutissant à un petit escalier menant vers la
cathédrale. Je remarquai à ce moment une dame d'assez petite taille, mise très humblement, et qui tenait

par la main un petit garçon de huit à dix ans. Un groupe de gamins, visiblement mieux renseignés que

moi, s'arrêtèrent et se mirent à crier à tue-tête: "Vive la reine Elisabeth!" et "Vive le petit prince!" La

reine, - car c'était la reine Elisabeth elle-même, - les remerciait par un aimable sourire.

Ces cris des enfants, se répercutant dans la rue, attirèrent la foule; en peu d'instants, une centaine de
personnes se trouvèrent assemblées, les vieillards enlevaient leurs chapeaux, et les enfants criaient

toujours: "Vive la reine Elisabeth!" Je la suivis quelques minutes jusqu'à sa rentrée au Palais, place de

Meir, et tout le long du parcours, c'était le même cri: "Vive la reine Elisabeth!" La petite reine saluait

gentiment, et souriait gracieusement.

Dans les derniers jours du mois d'août, et les premières semaines du mois de septembre, les troupes
belges, concentrées dans la position fortifiée d'Anvers, tentèrent plusieurs attaques contre les Allemands

qui occupaient déjà Bruxelles, et qui occupèrent Malines peu après. Nous étions confidentiellement

avertis, à l'hôpital, de ces sorties de l'armée belge, et le lendemain nous nous préparions à recevoir de

nombreux blessés.

Pauvres blessés! - Ils nous arrivaient, six par voiture, dans des ambulances automobiles. Ceux qui
n'étaient pas très gravement atteints, mais dont les blessures avaient donné lieu à une forte hémorragie,

nous arrivaient dans un état pitoyable. Le sang qui avait coulé à travers leurs vêtements, et qui s'était

coagulé, nous portait d'abord à croire que le pauvre soldat avait été complètement déchiqueté.

Heureusement, il nous arrivait le plus souvent de constater, après un examen plus minutieux, qu'il

s'agissait seulement d'une petite artère tranchée par une balle, et que sauf la perte de sang un peu

considérable, l'état du blessé n'offrait rien de sérieux.

Les plus horribles blessures sont celles qui sont causées par les éclats d'obus de fort calibre lancés par la
grosse artillerie. On conçoit facilement quelle profonde lacération des tissus doit faire un de ces éclats de

projectiles pesant de 50 à 200 livres. Mais de ces blessures si graves et si pénibles à voir, nous n'en avons

guère eu avant le siège d'Anvers.

Chapitre V. LA PRISE D'ANVERS

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