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Henri Béland - Mille et un jours en prison à Berlin

- 162 jours, répondit Raschid.

- Combien de temps avez-vous été au secret? répartit le général.

- 162 jours.

Éclat de rire du général.

- 162 jours! s'exclama-t-il, mais comment cela se fait-il?

- Je l'ignore, répondit Raschid.

- Voilà qui est curieux! voilà qui est curieux! voilà qui est curieux! dit à trois reprises le commandant en
chef prussien.

Sans, plus amples renseignements, il renvoya Raschid à la prison. Enfin, quelques jours plus tard,
Raschid nous quittait pour un monde meilleur.

On l'avait oublié!

Quant à M. Tager, c'était un homme d'environ 50 ans qui était venu à Berlin, muni d'un sauf-conduit du
ministre allemand en Suisse. Il devait retourner en France, à Paris où il demeurait, mais un beau matin il

était appréhendé, on l'amena à la Stadvogtei et il ignora lui-même, durant toute sa captivité qui se

prolongea durant des mois, quel était le motif de son internement. Pour ma part, je n'en vois pas d'autre

que ses sentiments francophiles.

Un jour, on lui annonça qu'il quitterait la prison pour un camp d'officiers français. Le jour de son départ
avait été fixé au 7 décembre 1915. Durant son court (?) séjour, quelques mois parmi nous, M. Tager avait

conquis l'estime de tous les prisonniers de nationalité anglaise. J'étais le seul cependant à qui il se soit

ouvert d'une confidence, à son sujet. Il m'avait appris un jour, sous le sceau du plus grand secret qu'il

était Grand Rabbi du Turkestan. A. juger par la façon dont il prononçait ces mots, on aurait pu

croire que ce titre, en pays mahométan, équivalait à celui de Lord, en Angleterre. Il me supplia de n'en

desserrer les dents à qui que ce soit.

Toutefois, les Anglais s'étaient réunis dans une cellule et avaient décidé de lui offrir un déjeûner à la
prison le jour de son départ. Offrir un déjeûner à la prison, quelle entreprise formidable!

Le jour convenu, une table était préparée à ma cellule pour une quinzaine de couverts. Les assiettes, -
ai-je besoin de le dire? - étaient fort rapprochées l'une de l'autre. A une heure, trois d'entre nous se

détachent et vont quérir M. Tager qui ne sait du tout comprendre ce dont il s'agit.

Avant le déjeûner, j'avais fait part à mes collègues anglais de mon intention de leur révéler, au moment
des toasts, que notre hôte, M. Tager, était Grand Rabbi du Turkestan, et bien que cette appellation fut du

grec pour moi comme pour ceux qui m'écoutaient, je ne manquai pas de persuader à chacun de faire à

cette déclaration un accueil enthousiaste, enfin toute une démonstration.

Le déjeûner tirait à sa fin, lorsque je me levai pour proposer la santé de M. Tager. Je ne pus terminer mes
remarques sans prévenir mes auditeurs que j'allais faire éclater une sensation au milieu d'eux: j'annonce

solennellement qu'il était de mon devoir, malgré la modestie bien connue de M. Tager, de faire connaître

un de ses titres au respect et à l'admiration universels. "M. Tager, dis-je, est Grand Rabbi du

Turkestan
, ce qu'il nous a toujours caché."

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