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Henri Béland - Mille et un jours en prison à Berlin

division que celle où j'avais ma cellule, plus de deux ou trois fois.

Je surprendrai peut-être un peu mes lecteurs en disant que tous les journaux publiés en Allemagne étaient
admis dans la prison sur un même pied d'égalité: qu'ils fussent pangermanistes, libéraux, ou même

socialistes de tendance. Mais il nous était défendu de lire ou de recevoir des journaux français ou anglais,

bien qu'il nous fût connu, de science certaine, que les grands quotidiens de Paris et de Londres étaient

mis en vente tous les jours dans les dépôts de journaux de Berlin.

Cela ne veut pas dire, cependant, que j'aie passé trois années sans lire un seul journal anglais ou français.
Il arrivait quelquefois des prisonniers nouveaux qui faisaient leur entrée chez nous avec des journaux de

Londres ou de Paris dans leurs poches. Nous avions en outre d'autres petits moyens de nous procurer des

journaux des pays alliés.

La fête de Noël est célébrée avec beaucoup d'éclat à Berlin. La veille de Noël, il y avait, à la prison, une
petite fête durant la soirée. A cette occasion, on faisait un arbre de Noël, - l'arbre de Noël semble bien

être une trouvaille made in Germany dont la mode s'est répandue un peu partout, dans le monde

anglo-saxon du moins, - et deux ou trois officiers de la Kommandantur, accompagnés de quelques

dames, se rendaient à la prison pour faire une distribution de vivres aux plus nécessiteux.

En 1915, on avait fait une assez bonne distribution de provisions; je veux dire qu'il y en avait assez pour
nous permettre de faire un repas. En 1916, on ne pouvait distribuer de vivres, mais on fit cadeau, à

chaque prisonnier, soit d'un sous-vêtement, soit d'une paire de chaussettes. En 1917, il y eut bien un arbre

de Noël, mais très sec, car on ne distribua rien. La situation économique, à l'intérieur de l'Allemagne, et à

Berlin en particulier, était telle qu'il était impossible de faire une distribution quelconque.

Au cours d'une promenade que je faisais au Tiergarten, durant l'année dernière (1917), il me fut donné de
voir passer, dans une rue qui longe ce parc, l'idole du peuple allemand à cette époque, le grand général

Hindenburg. Il était en automobile, avec un autre officier, et comme j'étais, avec le sous-officier

m'accompagnant, sur le bord même de la chaussée, du côté du parc, la figure du célèbre général m'est

apparue en pleine lumière. Ce jour-là, en rentrant à la prison mon sous-officier annonça, à coup de

trompe, qu'il avait vu, de ses yeux vu: Hindenburg! Les autres sous-officiers le regardaient en ayant l'air

de dire: - "Vous vous vantez!" Je dus intervenir pour confirmer son assertion, et je suis sûr qu'à ce

moment, moi, simple prisonnier et sujet anglais, je fus considéré comme un des hommes les plus

chanceux qui soient, tant ce chef du grand État-Major était entouré de respect, d'admiration et de

vénération. Bismarck lui-même, de son vivant, n'a jamais vu son front nimbé d'une pareille auréole.

Le peuple allemand n'est pas démonstratif: il est plutôt taciturne et songeur. Un jour, comme nous étions
sur le quai de la gare, attendant le train pour nous rendre au parc, les journaux du midi venaient d'être mis

en vente, et tous ces gens les lisaient posément, religieusement, mais sans faire le moindre mouvement

indiquant l'impression ressentie au cours de cette lecture. C'était à l'époque de la grande offensive

austro-allemande contre l'Italie, en novembre 1917, si j'ai bonne mémoire. Une nouvelle sensationnelle

venait d'être publiée: des titres flamboyants annonçaient une grande avance allemande et la prise d'une

quarantaine de mille prisonniers. Après avoir pris connaissance de cette dépêche, je me mis à observer

les gens qui lisaient dans mon voisinage. Je continuai mon observation au cours du trajet, dans le

compartiment que nous occupions, et je n'ai jamais remarqué le moindre sourire de satisfaction se

dessiner sur la figure de ces Allemands. Personne ne semblait devoir en causer avec ses compagnons de

route. Cela semblait la chose la plus naturelle, ou la plus insignifiante du monde.

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