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Henri Béland - Mille et un jours en prison à Berlin

- Comment vous portez-vous?... me dit-il en entrant dans ma cellule.

- Mal!... répondis-je.

- Vraiment, j'en suis fâché! Je remarque, en effet, que vous n'avez pas votre apparence ordinaire de bonne
santé.

- Non, je ne dors ni ne mange. Je suis très énervé et je me sens faible et déprimé.

A travers ses lunettes, le vieux praticien teuton me regardait attentivement; il me semblait que je
percevais dans son regard une profonde sympathie.

- Mais, dit-il, vous êtes médecin, vous devez peut-être savoir de quoi vous souffrez en particulier?

- Je ne vois pas d'autre chose qu'une privation continuelle, depuis deux ans, d'air pur et d'exercice.

- Mais... vous ne sortez donc pas quand vous le désirez?

- Comment! Voulez-vous dire que je sors de la prison à mon gré?...

- Oui.

- Eh! bien, je ne puis concevoir que vous remplissiez depuis des années les fonctions de médecin de cette
prison sans avoir jamais appris que pas un seul prisonnier n'a la permission de sortir dans la rue. Je suis

ici depuis deux ans, et la seule occasion que j'aie eue de sortir se présentait il y a un an, alors que j'eus ma

permission spéciale d'aller dans les magasins acheter quelques effets. A l'exception de cette unique sortie

qui dura deux heures, j'ai été constamment confiné dans ces murs. Vous savez que l'atmosphère de ces

corridors est plus viciée qu'on ne saurait le dire, puisque chaque matin des centaines de prisonniers les

traversent d'un bout à l'autre, en faisant le nettoyage complet de leurs cellules, et cela après treize heures

de réclusion. Et cette cour, où il nous est permis d'aller pendant quelques heures de l'après-midi, vous la

connaissez aussi bien que moi: quand on a fait, soixante-dix pas, on a côtoyé les trois côtés du triangle;

elle est entourée d'un mur de 75 pieds de hauteur; trente-cinq cabinets d'aisance ouvrent sur elle leurs

fenêtres pour opérer la ventilation; il en est de même aussi des cuisines, et en somme, l'air qu'on y respire

n'est pas même aussi pur que celui de nos cellules.

Le vieux médecin écoutait tout cela et paraissait fort étonné.

- Eh! bien, dit-il, je suis surpris. Faites une demande aux autorités, réclamez la permission de sortir, et
j'appuierai votre requête.

Je crus alors que l'occasion était propice pour moi de dire à ce vieux médecin ce qu'il fallait penser de
l'arbitraire des mesures employées contre moi:

- Je vous prie de m'excuser, Monsieur le docteur, mais vous allez me trouver sourd à votre suggestion: il
m'est impossible de demander une faveur au gouvernement allemand.

- Pourquoi?...

- Parce que toutes les requêtes justes et raisonnables que j'ai faites ont été refusées, - quand on s'est donné
la peine d'y répondre, - et Dieu sait combien de requêtes et de pétitions j'ai adressées à vos autorités

depuis deux ans!

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