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Henri Béland - Mille et un jours en prison à Berlin

lendemain, avait été retardé parce que, disait-on, un certain document n'avait pas encore reçu la signature
d'un personnage quelconque faisant partie du haut commandement. Ce ne pouvait être qu'une affaire de

formalité, vu que tout était décidé. Force me fut donc d'attendre à la semaine suivante, au mercredi, jour

que l'on avait définitivement fixé. Le mardi, j'étais absolument prêt, et mes malles étaient bouclés, quand

on vint de nouveau me prévenir que le fameux document n'était pas là, que je devrais attendre encore

quelques jours. Naturellement, je fus très ennuyé de ce nouveau retard, et je m'exerçais de mon mieux à

la patience depuis deux semaines qui me parurent longues comme deux siècles, quand, enfin, un officier

de la Kommandantur, le major Schachian, me fit appeler au bureau. Il venait m'expliquer que la

Kommandantur de Berlin avait décidé de me remettre en liberté, et de me permettre de retourner en

Belgique auprès de ma famille, et en particulier auprès de ma femme qui, à cette époque, était déjà

souffrante depuis six mois, mais... une autorité supérieure avait désavoué cette décision.

On conçoit ma profonde désillusion. Je m'appliquai à faire remarquer à cet officier que j'étais détenu,
bien que médecin, et cela en contravention avec toutes les lois internationales; qu'en plus, j'avais à

maintes reprises reçu l'assurance, de la part des autorités allemandes à Anvers, que je ne serais jamais

molesté; que j'avais pratiqué ma profession, non seulement à l'hôpital, avant la prise d'Anvers, mais

encore depuis cette date chez la population civile de Capellen. L'officier n'en disconvenait pas, mais il

ajoutait: - "Vous ayez pratiqué la médecine par charité, vous n'avez pas pratiqué régulièrement!" Est-il

concevable qu'un homme de sa position puisse faire une remarque aussi saugrenue!... Je n'en revenais

pas. Je lui fis l'observation suivante:

- J'ai toujours compris que la liberté des médecins, en temps de guerre, avait été assurée par les ententes
et les conventions internationales, parce que le rôle des médecins est de soulager les misères physiques

de l'humanité en temps de guerre, et non parce qu'il devait leur être permis de se faire des honoraires.

Voyant qu'il avait mis les pieds dans les plats, comme on dit vulgairement, mon officier tenta d'opérer
une retraite en aussi bon ordre que possible. Il était visiblement fort embarrassé: il me quitta sans m'en

dire plus long, et je remontai à ma cellule, l'âme toute remplie de l'amère désillusion. Et une autre année

toute entière s'écoula avant qu'une amélioration quelque peu substantielle ne se produisit dans mon état

de captivité.

Chapitre XXIV. UN COLLOQUE

J'étais donc depuis deux ans dans cette prison de la rue Dirksen, ne pouvant apercevoir, au dehors, qu'une
très petite portion du firmament, et le mur d'en face percé d'une cinquantaine de fenêtres armées de

solides barres de fer. Comme il a été dit au chapitre précédent, vers la fin de ma première année de

captivité, j'avais eu, un jour, la permission de sortir de la prison, de marcher dans les rues pendant une

couple d'heures, et de respirer le libre atmosphère de la cité. Ma santé laissait beaucoup à désirer: je ne

pouvais ni manger ni dormir; au moral, j'étais sérieusement déprimé, surtout depuis que j'avais perdu tout

espoir de recouvrer ma liberté avant la fin des hostilités. Un jour, le médecin de la prison, M. Bêcher, un

très brave homme, vint me rendre visite à ma cellule. Nous avions eu, à maintes reprises, l'occasion de

converser ensemble sur des sujets médicaux. Il savait, naturellement, que j'étais appelé auprès des

malades pendant les vingt-trois heures où, chaque jour, il était absent de la prison. Il avait même mis à

ma disposition sa petite pharmacie. Enfin, au point de vue médical, on peut dire qu'entre lui et moi les

relations diplomatiques n'étaient pas rompues.

Il venait donc, cette fois, me rendre visite dans le but de s'enquérir de mon état de santé. Il avait sans
doute remarqué que mon apparence générale n'était pas des plus brillantes.

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