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Henri Béland - Mille et un jours en prison à Berlin

Chapitre XXIII. ESPOIR DÉÇU

C'était au mois de mai 1916: j'étais depuis un an prisonnier à la Stadvogtei. Malgré toutes les démarches
que j'avais faites moi-même par l'entremise de l'ambassade américaine, à Berlin, et malgré celles qui

avaient été entreprises par le gouvernement anglais et le gouvernement canadien, démarches restées sans

résultats, - mes nombreuses suppliques étaient demeurées sans réponses, - je m'étais fait à l'idée que je

serais interné jusqu'à la fin de la guerre.

Un soir, après sept heures, alors que les portes de toutes les cellules avaient été refermées sur nous, un
sous-officier, employé au bureau de la prison, se présente chez moi disant qu'il est porteur d'une bonne

nouvelle:

- Quelle nouvelle?...

- Vous serez libéré!...

- Quand?...

- Après-demain, samedi. Cette nouvelle a été téléphonée, H y a un instant, de la Kommandantur, et j'ai
reçu instruction de vous en faire part.

Je n'ai pu m'empêcher de saisir la main de ce sous-officier pour le remercier de la bonne nouvelle qu'il
m'apportait. Ma porte n'était pas encore refermée que j'étais monté sur une chaise, appelant de ma fenêtre

ceux de mes compagnons de captivité avec lesquels j'étais quotidiennement en relations. Je leur annonçai

la bonne nouvelle: je reçois de nombreuses félicitations, et tous semblent heureux de ce qui m'arrive. Le

lendemain est grand jour de fête; tous les Anglais partagent ma joie; l'on décide de faire une réunion

plénière à ma cellule, et même d'y organiser un déjeuner. C'était en 1916. A cette époque, toutes les

victuailles étaient rationnées à Berlin, et nous étions soumis au régime de la prison, c'est-à-dire qu'il nous

était absolument défendu de faire venir quoi que ce soit du dehors. Préparer un déjeuner convenable,

dans de telles circonstances, n'était pas un problème de mince envergure.

Des invitations, cependant, avaient été lancées: tous les Anglais avaient été priés d'assister à un déjeuner
qui aurait lieu le soir au salon(!) No 669, dans l'Hôtel International de la Stadvogtei, pour rencontrer M.

Béland à l'occasion de son prochain départ pour l'Angleterre. Ces cartes d'invitation portaient en

post-scriptum: - On est prié d'apporter son assiette, son couteau, sa fourchette, sa tasse à thé, son verre et

son pain; quant au sel, on le trouvera sur les lieux.

Ma table avait été placée au centre de la cellule, et on l'avait recouverte de petites serviettes en papier. On
était parvenu à se procurer un peu de viande en conserve, entreprise qui, à cette époque, tenait du

miracle. Va sans dire que le déjeuner fut très gai: il y eut des santés de proposées, des discours très à la

hauteur des circonstances, prononcés en réponse aux dites santés, des chansons patriotiques, etc., etc.

L'après-midi de ce jour inoubliable j'avais obtenu la permission de sortir en ville pour aller magasiner.
Pour la première fois, après douze mois d'incarcération, il m'était donné de mettre le pied dans la rue.

C'était vers la fin du mois de mai; la végétation était luxuriante et les feuillages verdoyants; les

plates-bandes regorgeaient de fleurs odoriférantes dans le square voisin de la prison. Jamais la nature ne

m'avait paru si merveilleusement belle! J'étais tenté de sourire même aux Allemands, - et aux

Allemandes, - qui se pressaient de tous côtés, dans la rue.

Ma promenade avait duré une couple d'heures. En rentrant à la prison, j'appris que mon départ, fixé au

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