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Henri Béland - Mille et un jours en prison à Berlin

Chapitre XX. MACLINKS ET KIRKPATRICK

Ces deux noms de prisonniers rappellent à mon esprit un des épisodes les plus tragiques de ma vie de
prisonnier. Maclinks était déjà à la Stadvogtei quand j'y arrivai, en juin 1915. La porte de sa cellule

indiquait qu'il était sujet britannique. Il parlait parfaitement l'anglais. Il prétendait avoir habité Vienne

pendant de longues années à titre de correspondant du London Times.

Selon toutes les apparences, Maclinks était un loyal sujet britannique. Il était très bien vu dans les cercles
anglais. Il recevait beaucoup d'Anglais dans sa cellule et allait leur rendre visite à son tour. Il ne manquait

certainement pas de talent et d'intelligence.

Vers la fin de 1915, arrivait à la prison un jeune homme également de nationalité anglaise et nommé
Russell. Russell avait été arrêté à Bruxelles où il habitait. Dès son entrée en prison, il se lia d'amitié avec

Maclinks. Ils étaient presque toujours ensemble. Un bon jour, ou plutôt un mauvais jour, on vînt prévenir

Russell qu'il devait partir immédiatement pour une destination inconnue. On ne lui permit pas de mettre

ordre dans ses papiers, il devait prendre son pardessus et sa casquette et suivre le sous-officier qui

l'attendait à la porte. Il nous est enlevé dans l'espace d'une minute. Cet incident créa une vive sensation

au milieu de nous tous. De quoi pouvait-il s'agir?... Pour quelles raisons venait-on ainsi chercher Russell,

et sans aucun avis préalable?... Ce qui augmentait encore nos appréhensions, c'est qu'au bas du dernier

escalier on avait remarqué deux sentinelles armées, avec casques à pointe, qui s'étaient emparé de lui et

l'avaient conduit hors de la prison.

Ce même jour, le capitaine Wolff, un des officiers de la Kommandantur, était venu à la prison et l'on
savait que Maclinks avait eu une entrevue avec lui. Nos soupçons se portèrent unanimement sur

Maclinks. Pourquoi? Pour une infinité de raisons qu'il serait trop long d'énumérer ici. Tous les Anglais

cessèrent leurs rapports avec lui. M. Kirkpatrick fut le seul d'entre nous qui continua à lui adresser

quelques rares paroles.

Croyant peut-être que Kirkpatrick demeurerait toujours son ami malgré tout, Maclinks lui fit, quelques
jours plus tard, une confession: il lui montra une lettre qui n'était que la copie de celle qu'il disait avoir

adressée aux autorités militaires. Kirkpatrick prit connaissance de cette lettre, et, monstrueuse réalité,

c'était une dénonciation formelle de Russell: il y était dit que Russell avait servi, en Belgique, comme

espion aux gages du gouvernement anglais.

Étonnement et indignation de Kirkpatrick. Maclinks, sans attendre les remarques que pouvait lui faire
Kirkpatrick, lui expliqua, comme pour se justifier, qu'en sa qualité d'officier de réserve autrichien (!) il ne

pouvait se soustraire à son devoir, et que c'était pour obéir à sa conscience qu'il avait dénoncé Russell.

On conçoit aisément l'état d'âme dans lequel se trouva M. Kirkpatrick. Il se leva et menaça Maclinks de

le frapper s'il ne sortait pas immédiatement de sa cellule.

Cet incident, qui fut connu immédiatement par toute la prison, y créa une atmosphère que je ne saurais
décrire. Ce soir-là, tout, était lugubre autour de nous: nous ne savions vraiment de quel côté regarder. Il

nous semblait que chaque cellule recelait un ennemi. Une pareille affaire ne pouvait-elle arriver, un jour

ou l'autre, à chacun de nous? Le spectre des oubliettes et la perspective d'une exécution sommaire nous

hantait horriblement. La position de Maclinks, que nous considérions comme un véritable espion, devint

intenable, et il dut demander un changement. Quelques semaines plus tard, il sortait de la prison pour n'y

plus revenir.

Il y a ceci de particulier en Allemagne, - terre classique de l'espionnage, - c'est qu'on se défie

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