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Henri Béland - Mille et un jours en prison à Berlin

lié avec tous les prisonniers, il errait nonchalamment d'une cellule à une autre pour le plaisir de causer, et
sa conversation était des plus intéressantes. C'était un homme très instruit, érudit même. Nous avons bien

des fois, et durant de longues heures, causé avec lui des institutions politiques de l'Allemagne.

Durant la captivité de cet intéressant député, il s'est passé un incident qui mérite d'être relaté. Nous
avions chaque année, à la prison, la visite du général Commandant de la ville de Berlin. A cette époque,

c'était le général Von Boehm, un homme d'environ 70 ans, et sourd comme un pot.

Le général nous était arrivé au cours de la matinée, entouré de ses myrmidons, c'est-à-dire un colonel,
une couple de majors, quelques capitaines, et quantité de lieutenants. Leur approche nous était signalé à

l'avance par un imposant cliquetis de fourreaux, d'épées et de sabres, faisant résonner les marches des

escaliers et le parquet des corridors. Le général s'arrêtait à la porte de chaque cellule et demandait: -

"Avez-vous à vous plaindre?"

A cette question, je répondis comme suit: - "J'ai à me plaindre d'être interné quoique médecin. Je ne cesse
de demander ma mise en liberté..." Il me dit: - "Très bien!" et continua son chemin.

Ainsi qu'il est dit, plus haut, la même question était posée à chaque cellule. La plupart des prisonniers ne
disaient rien, mais lorsqu'il s'en trouvait un qui disait: - "Oui, j'ai à me plaindre", le général ajoutait: -

"Rendez-vous dans la cour." Lorsque la tournée par tous les corridors fut terminée, il se trouva bien une

dizaine de prisonniers ayant répondu affirmativement, rendus dans la cour. Parmi eux se trouvait le

député socialiste Kluss, qui, va sans dire, avait répondu affirmativement à la question.

Le général, son inspection terminée, se rendit dans la cour, suivi de sa camarilla, et invita chacun des
prisonniers à parler. Intimidés, tous demeurèrent silencieux à l'exception du petit député socialiste qui

s'avance au milieu de la cour et commence un réquisitoire formidable contre les autorités militaires

allemandes et contre les règlements arbitraires dont il est victime. Kluss sait très bien que le général Von

Boehm est sourd. C'est pour lui une excellente raison d'élever la voix. Aussi nous assistons à une vraie

harangue de tribune, prononcée d'une petite voix nasillarde niais très prenante.

On imagine combien nous étions tous amusés de cet incident dont nous pouvions être témoins en
regardant à travers nos fenêtres. Le général écoutait, paraissait entendre, et faisait de la tête quelques

petits signes affirmatifs. Au cours de sa harangue, Kluss fit une remarque des plus blessantes à l'endroit

de l'autorité militaire allemande, comparant les méthodes employées contre lui aux méthodes les plus

barbares du moyen-âge. Un officier qui, lui, n'était pas sourd, «tenta de lui imposer silence, mais rien ne

pouvait arrêter le tribun lancé au plus fort de son éloquence. Il ignora la protestation de l'officier et

continua sa harangue.

Quand il eut fini, le général qui, évidemment, n'avait rien compris, dit simplement: - "Ah! oui! Très
bien!..." puis se disposa à se retirer. Kluss, ne voulant pas lui permettre de s'éclipser ainsi, se lança à sa

poursuite en criant: - "Quelle réponse me donnez-vous? Une réponse, s'il vous plaît!..." Le général,

s'apercevant qu'il est de nouveau apostrophé, se retourne et dit: - "Ah! oui! Très bien!" Il rentre, cette fois

dans l'intérieur de la prison, et nous ne l'avons plus revu. Kluss était furieux. Il reçut les félicitations de

tous ceux qui, tout en étant sujets allemands, se considéraient comme les victimes d'une injustice

flagrante de la part de leur gouvernement.

Kluss, entre parenthèse, était un fervent admirateur de Herr Karl Leibknecht. Il mourut quelques mois
seulement après son élargissement.

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