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Henri Béland - Mille et un jours en prison à Berlin

déborde chez elle!"

Le lendemain de cette première visite, invité à venir de notre côté, le professeur arrivait à ma cellule
accompagné d'un sous-officier qui, obéissant aux instructions formelles qui lui avaient été données,

fermait la porte à clef sur nous. Le professeur avait apporté avec lui son merveilleux instrument. On lui

avait donné la permission de faire de la musique dans sa cellule, et c'est cette délicieuse musique qui

avait charmé nos oreilles les jours précédents.

A ma cellule, il nous joua du Gounod, du Bach, etc., etc., et nous tint sous le charme plus d'une heure.
Nous avions beau être anti-boches, enfermés dans une prison de Berlin, la musique des maîtres

allemands nous ravissait tout comme celle des maîtres français ou autres. L'Allemagne a produit

beaucoup et de très grands musiciens, cela est indéniable. Ce serait une erreur grave de croire que ce pays

est exclusivement peuplé de ces junkers prussiens bottés, sanglés et éperonnés. Les Polonais,

férus de musique, comme tous les Slaves d'ailleurs, étaient à leurs fenêtres, captivés par les sons de cette

musique enchanteresse. A la fin de chaque morceau, c'était un tonnerre d'applaudissements, auxquels se

mêlaient quelques bravos. Cela fit sensation.

Le lendemain vers la même heure, alors que le professeur était encore à ma cellule, nous charmant de sa
belle musique, la porte s'ouvre et le sergent-major fait irruption en coup de vent. Sans se donner la peine

de rendre le salut gracieux qui lui est fait par le professeur, il s'écrie à la prussienne, c'est-à-dire d'une

voix de tonnerre; - "Vous n'avez pas la permission de jouer ici!" Il se retire comme il était venu, et la

porte se referme. Il est inutile de rapporter ici les remarques que nous avons échangées au sujet de

procédés aussi incivils à l'égard d'un homme aussi distingué et aussi poli que le professeur Marteau.

Ce brave homme était père de deux charmantes fillettes respectivement âgées de quatre et de cinq ans.

Or, durant ses trois mois de réclusion à la Stadvogtei, et malgré ses instances réitérées, la Kommandantur
refusa catégoriquement de laisser ces fillettes rendre visite à leur père ou à leur mère.

Quelques mois plus tard, le professeur recouvrait un simulacre de liberté. On lui permit d'aller habiter un
village du Mecklembourg, où il devait chaque jour faire acte de présence à la mairie, mais il lui était

absolument interdit de franchir les limites de la commune.

Nous avons bien des fois fait part au professeur Marteau du bonheur que nous éprouverions de le voir
visiter le Canada et les États-Unis après la guerre, et nous n'avons pas hésité à lui prédire le plus grand

triomphe artistique qu'il soit possible d'imaginer, même pour un homme de son immense talent.

Deux prisonniers également très intéressants que nous avons eus comme compagnons, l'un pendant trois
mois, et l'autre pendant cinq mois, furent M. Kluss et M. Borchard, députés socialistes au Reichstag.

Nous avons moins connu M. Borchard que M. Kluss. D'abord, il fut moins longtemps avec nous, et il fut

au secret la plus grande partie du temps.

Nous avons toutefois gardé de cet excellent député allemand un bon souvenir, et en plus la copie d'une
lettre qu'il avait adressée à l'empereur. Cette lettre, véritable chef-d'oeuvre, est le résumé de tout ce qu'un

homme talentueux, et de sa nuance politique, peut accumuler d'arguments contre le système de

gouvernement autocratique tel que pratiqué en Allemagne. J'ignore si c'est cette lettre qui lui valut plus

tard son élargissement.

Quant à M. Kluss, il fut notre compagnon de captivité pendant beaucoup plus longtemps. Plus ou moins

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