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Henri Béland - Mille et un jours en prison à Berlin

à causer avec lui. Il me donne des nouvelles des blessés et des prisonniers de guerre anglais qu'il a
rencontrés à l'hôpital de la rue Alexandrine où il avait passé les trois semaines précédentes. J'eus l'idée de

présenter une requête aux autorités allemandes pour obtenir la permission d'aller chaque jour à cet

hôpital, faire les pansements chez les prisonniers anglais. Je demandai à Williamson ce qu'il pensait de

mon idée. Il me répondit:

- Vous pouvez bien présenter votre requête, docteur, mais la permission vous sera refusée.

- Pourquoi donc?

- Parce que ces gens seront, d'avis que vous pourrez y voir trop de choses.

Il avait raison, ma requête fut re jetée.

Le lendemain, Williamson avait encore une crise épileptique dans la cellule de M. Hall, un autre détenu
anglais. C'était entre cinq et six heures du soir. Tous les sous-officiers étaient accourus. Effrayés de la

gravité de ce cas très intéressant, et trop encombrant, ils décidèrent de faire conjointement rapport à

l'officier qui eut à ce sujet une entrevue avec le médecin.

Maintenant qu'une lettre de Williamson lui-même, datée d'Édimbourg, Écosse, m'est parvenue il n'y a
plus de danger à dire toute la vérité. Mon compagnon de captivité simulait et la maladie et la folie. C'est à

son retour de l'hôpital, au cours d'une conversation que j'eus avec lui qu'il me mit au courant de son

stratagème. Il jouait son rôle à la perfection, et cela jusqu'au moment où sur ma recommandation

expresse et pressante il fut versé au Sanatorium. Car c'était là qu'il voulait arriver: de cet endroit il était

relativement facile de s'évader.

La lettre que je viens de recevoir est souverainement amusante. Williamson m'écrit qu'il s'est évadé au
commencement d'août et que le 14, après bien des péripéties, il réussissait à franchir la frontière de

Hollande. Il ajoute en post-scriptum: "Je serais curieux de savoir si Herr Block (l'officier) est toujours

sous l'impression que j'ai perdu la raison!"

Une nuit, nous fûmes tirés de notre sommeil par une série de détonations qui semblaient venir du dehors.
Nous nous demandions ce que cela pouvait bien être? Comme la prison était située au centre de Berlin, il

nous sembla d'abord que ce pouvait être une émeute, ou bien encore des ouvriers en grève aux prises

avec les gendarmes. Nous ne fûmes pas longtemps avant de savoir ce qui en était: on vint me prier d'aller

constater la mort d'un soldat que l'on amenait du front de bataille allemand pour l'enfermer à la

Stadvogtei en attendant sa comparution en Cour martiale.

D'après le rapport fait par ses deux gardes, ce soldat réfractaire, qui s'était montré assez docile au cours
du trajet depuis les Flandres jusqu'à Berlin, avait attendu d'être en face de la porte de la prison pour

prendre la fuite à toutes jambes. Les gardes lui donnèrent aussitôt la chasse. Après avoir tourné le

premier coin et pris une ruelle sombre longeant le mur de la prison, haut de 75 pieds, il était sur le point

d'échapper à ses gardes quand ceux-ci se décidèrent de faire feu. Cinq coups de feu furent tirés. Le fuyard

fut atteint et on ne rentra qu'un cadavre à la prison. Je n'eus qu'à constater la mort, ce que je fis en

présence du portier, du surveillant de nuit, d'un sous-officier et de deux gardes. Le lendemain, à 9 heures,

une ambulance pénétra dans la cour, et tous, du premier au dernier, nous étions montés sur nos chaises,

allongeant le cou à travers les barreaux de nos fenêtres pour tâcher de voir ce qui se passait: on venait

chercher le cadavre du soldat que ses compagnons avaient tué.

Chapitre XIX. QUELQUES PRISONNIERS INTÉRESSANTS

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