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Henri Béland - Mille et un jours en prison à Berlin

avaient été enlevées. Certains colis ne nous sont jamais parvenus. Il nous était assez facile de contrôler la
livraison de ces colis parce que tous portaient un numéro.

Certains prisonniers recevaient des provisions en quantité assez considérable par chemin de fer,
c'est-à-dire par les messageries. Ces caisses étaient naturellement de dimensions plus grandes que les

colis postaux. C'était la grande exception lorsqu'elles arrivaient intactes; de quatre à six livres de

provisions en avaient été enlevées, et la caisse hâtivement refermée indiquait, même à première vue,

qu'un vol avait été commis.

A ce sujet, il n'est pas hors de propos de dire que certains journaux allemands firent remarquer qu'au
cours de l'année 1917 les réclamations contre les compagnies de messageries, en Allemagne, s'étaient

élevées à 35 millions de marks, tandis qu'elles avaient à peine atteint quatre millions l'année précédente,

ce qui prouve que les vols commis prenaient des proportions gigantesques, et en raison directe de la

difficulté du ravitaillement.

En 1916, nous avions obtenu de l'inspecteur des prisons la permission de faire installer à nos frais un
poêle à gaz dans l'une des cellules à notre disposition. C'est là que, chaque jour, entre onze heures et

midi, on pouvait voir réunis tous les prisonniers de nationalité anglaise qui venaient fricoter. Cette

cuisine était sous la direction de l'un de nous. Chacun y pouvait faire cuire ses ragoûts moyennant une

faible redevance pour défrayer le coût du gaz. Nous avions même un contrôleur chargé de tenir les

comptes, et surtout de veiller à ce que le gaz ne fût pas gaspillé. Ce surveillant gardait toujours de l'eau

chaude en quantité suffisante pour suffire aux demandes de tous les prisonniers, et il la vendait à raison

de un pfenning le litre (ce qui équivaut à un quart de sou la pinte suivant notre manière de compter). Les

pauvres Polonais, surtout durant les mois d'hiver, venaient chez nous acheter de l'eau chaude. J'ai vu bien

des fois ces misérables prisonniers retourner à leur cellule avec leur litre d'eau chaude aussi joyeux que si

nous leur eussions fait présent d'un bifteck - ils avaient trouvé là une façon peu coûteuse de rétablir la

circulation dans leur estomac vide.

Toutes les cellules occupées par les prisonniers anglais étaient chaque jour assiégées par les mendiants.
Nos principaux clients étaient les Polonais. Après avoir été témoin de la générosité inlassable de tous

mes compagnons de captivité de nationalité anglaise, je suis certain que ces milliers de Polonais, qui, au

cours des quatre années de guerre, ont séjourné à la prison, auront gardé un souvenir impérissable de la

charité et de la compassion de tous ceux qui étaient assez favorisés de la fortune pour recevoir des colis.

Quand ils seront enfin de retour dans leur pays dévasté et pillé, ils témoigneront devant leurs

compatriotes de leur reconnaissance envers ceux qui se sont empressés de soulager leurs souffrances et

leurs privations.

Il était naturellement impossible de subvenir aux besoins, même les plus urgents, de tant de nécessiteux.
Nous étions là une moyenne de dix à quinze Anglais, et l'on pouvait compter, en tout temps, pas moins

de cent cinquante Polonais. Les autorités anglaises du camp de Ruhleben méritent une mention spéciale

pour l'intérêt constant qu'elles ont porté non seulement aux prisonniers de nationalité anglaise enfermés à

la Stadvogtei, mais encore aux Polonais et aux Belges en particulier.

Lorsque j'étais à la tête du comité des secours, à la prison, j'ai reçu, à maintes et maintes reprises, du
camp de Ruhleben, d'énormes caisses de biscuits et d'autres provisions, destinées à soulager les plus

nécessiteux, non seulement ceux de nationalité anglaise, mais également tous les ressortissants des pays

alliés de l'Angleterre. Je m'étais adjoint un Suisse pour m'aider à faire cette distribution. J'aurai occasion,

un peu plus loin, de dire un mot au sujet de ce M. Hintermann.

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