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Henri Béland - Mille et un jours en prison à Berlin

Londres. Il nous fallait adopter des formules euphémiques (?) assez habiles pour faire comprendre à nos
amis, en Angleterre, que nous étions réduits à une famine relative, sans toutefois le dire trop haut, car nos

lettres eussent couru le risque d'être jetées au panier par ces messieurs de la censure.

Chacun de nous intrigua de la manière qui lui parut la plus efficace, dans les circonstances, pour se
soustraire au maigre régime de la prison. Le service postal que l'état de guerre avait laissé subsister entre

pays belligérants, très lent et peu sûr, était le seul mode de transport à notre disposition. Nous nous étions

bercés de l'illusion que les vivres envoyées d'Angleterre nous parviendraient dans trois semaines tout au

plus. Nous dûmes attendre plus de trois mois avant d'être mis en possession des précieux colis contenant

les provisions tant désirées.

C'est pendant ces trois mois que nous avons pu concevoir quelles souffrances la faim fit endurer à ces
pauvres Polonais qui étaient presque tous privés des secours du dehors. Des volumes ne suffiraient à

raconter leurs tortures et leurs supplications... Combien de fois n'ai-je pas vu nombre d'entre eux aller

ramasser, dans les cuvettes destinées aux déchets, les pelures de pommes de terre que nous y avions

jetées: ils les couvraient d'un peu de sel et les dévoraient.

Au début de cette époque de grande disette, un avis avait été affiché sur les murs de la prison et de la
petite cour triangulaire, nous enjoignant de jeter, à l'avenir, les pelures de pommes de terre dans un

récipient spécial placé au bout du corridor. L'avis ajoutait que ces pelures avaient une valeur

considérable, et qu'on les destinait à nourrir les animaux en général, et les vaches en particulier.

Le jour même où cet avis fut promulgué, nous étions cinq ou six prisonniers anglais occupés, à la cuisine,
à confectionner une soupe quelconque, lorsque le sergent-major pénétra dans notre pièce. C'était un

homme qui, par sa démarche, sa voix, ses gestes, semblait être pour ainsi dire un type fiévreusement

nerveux. Il nous demanda si nous avions lu le fameux avis qu'il venait de faire afficher. - "Vous savez

que désormais vous ne pourrez plus jeter vos pelures de pommes de terre où vous aviez habitude de les

jeter, un récipient est placé à tel endroit, dans lequel vous devrez les déposer; elles sont très précieuses

pour les animaux, car le grain et le fourrage se font excessivement rares à Berlin."

Absorbés que nous étions tous dans la préparation de notre fricot, nous avions à peine levé les yeux sur
notre interlocuteur. Il regardait tour à tour chacun de nous, attendant une réponse, mais aucune réponse

ne venait. - "Vous avez bien compris, messieurs?... Vous avez bien compris?... J'espère que vous ne me

forcerez pas à vous punir pour avoir désobéi à cet ordre!" Personne ne semblait disposé à répondre quoi

que ce soit, lorsque l'un de nous, M. M..., plus hardi peut-être que les autres, et certainement doué de plus

d'humour, se tourna du côté du sergent-major et lui dit: - "Monsieur le sergent-major, je vous demande

pardon, mais je mange mes pelures moi-même!" Un fou rire nous prend, mais nous nous contraignons

par respect pour l'autorité. Le sergent-major, qui ne savait trop comment interpréter cette boutade, nous

regarda l'un après l'autre, sembla esquisser un sourire, mais comme nous avions tous pris un air

mystérieux et énigmatique, il ne crut pas devoir insister, tourna les talons et sortit prestement de la

cellule.

Du mois de juin 1916 jusqu'au jour de ma sortie d'Allemagne, je pus recevoir, sinon régulièrement, du
moins en quantité suffisante, les vivres qui m'étaient envoyées d'Angleterre et quelquefois du Canada, On

m'a souvent posé cette question: - "Ces colis qui vous étaient adressés, vous étaient-ils ponctuellement

remis?" Je crois pouvoir répondre affirmativement en tant que je suis concerné. Il semble que les

employés du service postal commettaient moins de vols que ceux du service des messageries. Nous

avons constaté assez souvent que des colis avaient été ouverts, et que quelques boîtes de conserves en

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