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Henri Béland - Mille et un jours en prison à Berlin

Cour martiale sous accusation d'espionnage, et enfin, fut envoyé à la prison de Berlin où nous eûmes
l'avantage de nous lier d'amitié avec lui.

Durant la première année de son internement, M. Moores avait écrit à sa femme, en Angleterre, une carte
postale qui restera fameuse, dans laquelle il lui donnait d'abord des nouvelles de sa santé, et ajoutait un

mot au sujet de la nourriture que l'on nous servait. Voici en quels termes il s'exprimait: - "The feed we

are getting here is unspeakable; it is enough to keep a man from dying, but it is not sufficient to keep a

man living!" (La nourriture que nous recevons est affreuse, elle nous permet d'exister, mais elle n'est pas

suffisante pour nous faire vivre.) Il fallait, on le reconnaîtra, une certaine dose de hardiesse pour confier

au courrier une carte ainsi conçue. Dès le lendemain, le censeur faisait son apparition à la prison et se

rendait tout droit à la cellule de M. Moores, avec la carte compromettante. Il lui représenta qu'il était

vraiment imprudent de sa part d'envoyer en Angleterre une correspondance de cette nature. Lorsque M.

Moores lui fit remarquer qu'il n'avait exagéré en rien, que tout ce qu'il avait dit était l'exacte vérité, le

censeur crut devoir lui expliquer, en manière d'excuse, que si l'Allemagne ne donnait pas à ses

prisonniers une nourriture plus substantielle, c'est qu'elle en était empêchée par le blocus maintenu contre

elle par la mère-patrie même de celui qui se plaignait.

Le menu de la prison, tel que je l'ai connu et pratiqué pendant les trois années de ma captivité, n'a pas
beaucoup varié, et il était détestable. Dire qu'un menu qui varie un tant soit peu a quelque chance de

devenir plus acceptable qu'un menu qui ne varie point, c'est dire une vérité de La Palisse. Ce menu ne

varietur
consistait en un morceau de pain noir de huit onces qui était distribué chaque matin à huit
heures. A onze heures avait lieu la distribution de certain potage douteux, et l'on affublait ce salmigondis

du titre pompeux de mitbag-essen (repas du milieu du jour). A cinq heures de l'après-midi, le

sous-officier se présentait de nouveau accompagné de deux Polonais portant un bidon d'une autre soupe

quelconque. Il y a soupe et soupe; celles qui nous étaient servies le midi et le soir ne sauraient être

rangées dans la catégorie des soupes qui sont des soupes. Si on insiste pour savoir quelle était la formule

de ces potages, je vous dirai qu'une analyse succincte y révéla la présence de divers ingrédients et plus

particulièrement des légumes tels que navets, trognons de choux, et quelques rares fèves.

S'il est possible de faire un choix dans le médiocre, j'avouerai que la soupe du midi me parut
généralement plus acceptable que celle du soir. Maintes fois ai-je entendu les Polonais qui se présentaient

à ma cellule pour me demander soit un biscuit, soit un morceau de pain, déclarer que la soupe qu'on

venait de leur servir n'était que de l'eau colorée. Pour ma part, je n'ai jamais goûté à cette soupe du soir.

Sa couleur comme son odeur ne me disait rien qui vaille, et je crois que tous les Anglais internés dans

cette prison en agissaient de même.

Durant l'année 1915, les conditions économiques de l'Allemagne n'étaient pas trop défavorables.
Apparemment, on ne regardait pas comme alarmante la situation générale, au point de vue du

ravitaillement, puisque l'on permettait encore aux prisonniers de donner chaque jour des commandes au

dehors pour des provisions de toutes sortes. Ceux qui avaient des ressources pécuniaires pouvaient donc

se procurer des vivres en quantité suffisante ou à peu près. Ce ne fut qu'au commencement de l'année

1916, que la plus grande partie des comestibles furent rationnés à Berlin. Vers le mois de mars (1916), un

avis fut affiché dans tous les corridors de la prison, défendant à qui que ce soit de faire apporter des

vivres de l'extérieur. Nous fûmes alors tous réduits au menu dont j'ai parlé plus haut.

Nous primes des mesures pour nous mettre immédiatement en communication avec les autorités en
Angleterre. Je communiquai en particulier avec Sir George Perley, le Haut Commissaire canadien à

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