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Henri Béland - Mille et un jours en prison à Berlin

dans les termes les plus violents, lorsqu'ils s'adressent à leurs subalternes, simples soldats ou prisonniers.
Pauvres Polonais! ce qu'ils en ont enduré de gros mots et d'injures de toutes sortes! Nos

gardes-chiourmes ne laissaient pas passer un seul jour sans faire résonner les échos de la vaste prison de

leurs cris et de leurs vociférations.

Je fais mention spéciale des Polonais, parce que c'est la Pologne qui, pendant ces trois années où j'ai été
en captivité, a fourni à cette prison de la Stadvogtei le plus grand nombre de ses pensionnaires. Sur 250,

il y en avait bien les deux-tiers qui étaient d'origine polonaise. Les autres prisonniers étaient des Anglais,

des Français, des Italiens, des Russes, des Portugais, enfin, toutes les nations en guerre avec l'Allemagne

y étaient représentées. Nous avons même eu quelques Arabes, des Hindous, des nègres, des Japonais et

des Chinois.

Je surprendrai peut-être un peu le lecteur en lui disant que les quatre nations du centre, c'est-à-dire
l'Allemagne, l'Autriche, la Bulgarie et la Turquie, étaient constamment représentées à cette prison par

quelques-uns de leurs sujets. L'Allemagne, en particulier, en avait toujours cinq ou six, prisonniers

politiques pour la plupart, et réputés dangereux pour la sécurité de l'Empire. J'aurai occasion, un peu plus

loin, de parler plus particulièrement de deux de ces prisonniers, députés au Reichstag.

Non seulement l'Allemagne et ses alliés, ainsi que les pays ennemis de l'Allemagne étaient représentés à
la Stadvogtei, mais encore, à différentes époques, tous les pays neutres de l'Europe, la Suède, la Norvège,

le Danemark, la Hollande, la Suisse et l'Espagne. Comment cela se fait-il? me demandera-t-on. Ce n'est

pas plus difficile à expliquer que l'internement des sujets allemands eux-mêmes. Un Danois, un

Hollandais ou un Suédois, de passage à Berlin, entrait en conversation avec quelques Allemands autour

de la table d'un café. S'il avait l'imprudence de critiquer un tant soit peu la politique extérieure de

l'Allemagne, ou la conduite des opérations militaires ou navales, son sort était scellé. Il retournait à son

hôtel ne craignant nulle chose, et dormait paisiblement, ignorant qu'une épée était suspendue au-dessus

de sa tête. A sept heures du matin, le lendemain, un casque à pointe quelconque venait le réveiller, et

l'invitait poliment à le suivre jusqu'à la préfecture de police. De là, il passait à la Stadvogtei, le

véritable clearing house de l'Allemagne. On laissait ignorer au prisonnier lui-même la cause de

son emprisonnement, et ce n'est qu'après des semaines de protestations et à la suite de nombreuses

correspondances avec la légation ou l'ambassade de son pays qu'il obtenait d'être soumis à un

interrogatoire de la part de ces messieurs de la Kommandantur. Si on décidait en définitive de le relâcher,

on venait le prendre à la prison, et il était immédiatement dirigé vers la frontière de son pays, sans qu'il

lui fût même permis de passer à son hôtel pour y prendre ses effets.

Chapitre XVII. OU IL EST PARLÉ DE MENU

La manière dont les prisonniers de guerre et les internés civils ont été nourris dans les prisons et les
camps d'internement de l'Allemagne a donné lieu, on le sait, à des plaintes amères de la part des internés,

et à des polémiques acerbes dans la presse de tous les pays. Que les prisonniers eux-mêmes se soient

plaints dans des correspondances envoyées en Angleterre, et dans des lettres à l'ambassade américaine,

cela est généralement connu.

Voici un petit incident qui ne manquera pas d'intéresser: Parmi les internés anglais à la Stadvogtei se
trouvait Monsieur F.-T. Moores, un ingénieur qui faisait des travaux dans le Luxembourg lors de la

déclaration de la guerre et de l'invasion des troupes allemandes. Malgré tous les efforts qu'il fit pour

sortir en temps du territoire envahi, il ne put échapper à la griffe des troupes d'invasion.

Monsieur Moores fut d'abord interné à Trêves et tenu au secret pendant plusieurs mois, puis il passa en

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