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Henri Béland - Mille et un jours en prison à Berlin

les épaules, en me faisant comprendre qu'il était impossible de se procurer quoi que ce soit.

- Toutefois, dit l'un d'eux, il me reste un morceau de pain de ce matin, je vous le donnerai et Robinson
vous fera du café.

Pour une fois, je me permis de conclure du particulier au général, et je pensai: heureux pays que ceux
dont les jockies et les courtiers sémites peuvent se montrer si secourables!... Le petit Robinson, ses

manches de chemise retroussées jusqu'aux coudes, tira de sous la table une lampe à alcool, plaça dessus,

une petite casserole de fer-blanc avec de l'eau, et se mit à préparer le café. Nous étions loin du confort

des grands hôtels. Enfin, vers 9.30 heures, je prenais mon premier repas en prison: il consistait en une

croûte de pain noir avec une tasse de café sans lait ni sucre. Mais j'avais faim, et ce premier morceau de

pain de guerre me sembla aussi succulent que la meilleure soupe aux pois au lard salé que j'aie jamais

dégustée dans ma bonne province de Québec. Je n'eus que des paroles de gratitude pour remercier

comme il le fallait mes nouveaux compagnons d'infortune.

Pendant que j'étais à table, dégustant mon frugal repas, mes yeux se promenaient tout autour de la
chambre. C'était bien une cellule de prison: un cachot. Une fenêtre partait du plafond et descendait

jusqu'à environ six pieds du plancher. De l'endroit où je me trouvais assis, je pouvais voir, à travers cette

fenêtre, un tout petit coin du firmament au-dessus du mur intérieur de la prison. De solides barres de fer

fermaient cette unique ouverture par laquelle nous pouvions avoir de l'air et de la lumière. Il y avait, dans

cette salle, quatre lits disposés deux à deux, l'un au-dessus de l'autre, la table sur laquelle je prenais mon

repas, et quatre petits bancs de bois, sans dossiers ni bras d'appui. Les murs étaient blanchis à la chaux.

La porte, toute en fer, était énorme, et il y avait, dans la partie supérieure, une petite ouverture d'environ

un pouce de diamètre pour permettre aux gardes de voir à l'intérieur.

L'inspection de la prison se faisait tous les jours vers dix heures. C'était un sergent-major, celui-là même
auquel j'avais été remis, à mon arrivée, qui s'amenait à chaque étage, se faisait ouvrir la porte de chacune

des cellules par un sous-officier, et promenait un regard scrutateur et hautain sur la cellule et ses

occupants.

Personne ne m'avait prévenu qu'une inspection aurait lieu peu de temps après mon arrivée dans la cellule
que l'on m'avait assignée: assis à la table, ayant le dos à demi tourné à la porte, absorbé dans un monde

de pensées diverses, et distrait par la dégustation de mon pain noir, je n'avais pas entendu ouvrir la porte.

Je remarquai que le petit Robinson, s'approchant ou plutôt se glissant près de moi, tirait légèrement ma

manche comme pour m'inviter à me lever. Comprenant enfin que quelque chose se passait derrière moi,

je me levai et me tournai à demi. Le sergent-major, triple boche, Prussien et demi, se tenait sur le seuil de

la porte raide et droit comme un i.

C'était le sergent-major Götte, - un nom et un personnage que je n'oublierai jamais. Quand il vit que tout
le monde était debout, il cria d'une voix de stentor: "Guten morgen!" A mon oreille, cela sonnait plutôt

comme une injure que comme un salut matinal.

- Qu'est-ce qu'il dit?, demandai-je à M. Aaron, lorsqu'il fut parti.

- Il nous dit: Bonjour, dit M. Aaron.

Mais cet homme, lorsqu'il nous dit: Bonjour, reprit un autre, c'est tout comme s'il nous disait: "Allez au
diable!"

Chapitre XVI. LA VIE EN PRISON

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