bibliotheq.net - littérature française
 

Henri Béland - Mille et un jours en prison à Berlin

C'était le 26 juillet 1914, un dimanche. Nous nous promenions, ma femme et moi, dans le parc d'un
village pyrénéen. Le soleil dardait ses rayons chauds et vivifiants, incendiant toute la vallée du Gave.

Soudain, un camelot s'approche de nous portant sous son bras un paquet de journaux. Le gamin criait à

tue-tête: - "C'est la guerre! C'est la guerre!" Nous lui coupons la parole en posant cette question:

- Quelle guerre?...

- Mais la guerre entre l'Autriche et la Serbie, monsieur. Vous aurez tous les détails en achetant mon
journal: la Liberté du Sud-Ouest.

En effet, ce matin-là, toute la presse européenne publiait le texte de l'ultimatum, désormais fameux, que
l'Autriche venait de lancer à la petite Serbie.

Le lendemain, dans le rapide qui nous ramenait de Bordeaux à Paris, nous trouvions, à chaque gare
importante, les plus récentes éditions des quotidiens français où était commenté à profusion, avec passion

et nervosité, le document diplomatique qui menaçait de troubler la paix de l'Europe. - On discutait

fiévreusement dans le compartiment où nous étions: - "C'est bien encore et toujours la perfide

Autriche!..." D'autres ajoutaient: - "C'est encore plus l'ambitieuse et traîtresse Allemagne qui inspire

l'Autriche!"

Nous nous hâtions de retourner à Anvers, en ne faisant à Paris qu'une halte de quelques jours. Nous
étions surpris de constater que dans cette tourmente diplomatique qui allait s'accentuant d'heure eu heure,

l'énorme capitale conservait un calme remarquable. On discutait bien dans les cafés, sur les grands

boulevards, dans les omnibus, mais non pas avec cette agitation fébrile, cette verbosité, ce mélange de

blague, d'enthousiasme, d'emballement, et de contradiction que l'on a l'habitude d'observer chez un public

parisien.

Lorsque, au débotter, j'essayai d'envoyer une dépêche en Belgique, on me répondit que les lignes
télégraphiques étaient déjà entièrement, et exclusivement, à la disposition des autorités militaires, et que

ma dépêche pourrait bien être retardée de vingt-quatre heures.

Le jour de mon départ de Paris pour Anvers, j'étais allé rendre visite à l'hon. M. Roy, à qui je posai la
question: - "Que pensez-vous de la situation diplomatique?" L'éminent représentant du Canada me fit

part de sa grande anxiété et de ses réelles appréhensions. Il me sembla plutôt pessimiste, redoutant une

guerre entre l'Allemagne et la France.

Le 30 juillet, à midi, nous prenions, ma femme et moi, le rapide Paris-Amsterdam à destination d'Anvers,
et nous traversions ce territoire de France et de Belgique qui à peine deux mois plus tard était le théâtre

des horreurs de la guerre. Nous étions alors loin de penser que ces cités, véritables fourmilières

industrielles, et ces campagnes couvertes à cette époque d'une moisson dorée invitant la faux du

moissonneur seraient, avant quelques semaines, dévastées, saccagées, pillées et incendiées.

A Anvers, grande agitation. La garde civique a été appelée, et la rumeur circule, ce soir-là, 30 juillet, que
l'Allemagne a des intentions sinistres, qu'elle se dispose à violer la neutralité de la Belgique. La seule

mention d'un acte si contraire aux lois internationales soulève l'indignation de tous ceux que nous

rencontrons. Nous traversons la ville et nous nous rendons à Capellen, village situé à six milles au nord

de la ville d'Anvers, sur la grande chaussée Anvers-Rotterdam.

Le samedi, 1er août 1914, nous nous rendions d'Anvers à Bruxelles, puis à Ostende, où nous devions

< page précédente | 3 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.