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Henri Béland - Mille et un jours en prison à Berlin

Après son départ, un voile de tristesse envahit cette lugubre chambre d'hôtel. Nous ne savions que dire.
Nous avions encore deux heures à demeurer ensemble, ma femme et moi. Ma femme avait insisté pour

m'accompagner en Allemagne. Refus catégorique. Le major avait même eu la délicatesse (?) de la

prévenir que sa présence à côté de moi, dans le court trajet entre l'hôtel et la gare, n'était pas désirable.

A deux heures donc, le 6 juin (1915), le sous-officier se présente dans cette chambre d'hôtel, à laquelle
nous étions un peu habitués, depuis trois jours que nous l'habitions, et où nous avions rêvé de nous faire

un petit home. Les enfants n'étant qu'à quelques milles de nous, pourraient venir nous voir une ou deux

fois par semaine... Tout était prêt pour le départ: moment solennel, profondément triste!... Je me séparais

à ce moment de ma femme, ignorant - et c'était peut-être heureux qu'il en fût ainsi - que je la voyais pour

la dernière fois.

A trois heures, le train entrait en gare de Bruxelles. Nous devions attendre à cette gare un train direct
allant de Lille à Libau, Russie. Il entra portant en inscription au-dessus des fenêtres des wagons les

mots: Lille - Libau... Les limites du nouvel empire allemand!

A quatre heures, nous étions en route vers Berlin. Le convoi filait à bonne allure à travers les belles
campagnes de la Belgique. Nous traversâmes Louvain dévastée et incendiée. Nous traversâmes

également un grand nombre de villes et de villages qui portaient l'empreinte du bombardement et autres

horreurs de la guerre.

Dans la soirée, nous traversâmes Liège, Aix-la-Chapelle, et vers 9 heures, nous étions en gare de
Cologne, l'estomac vide et l'âme imprégnée d'une profonde tristesse.

Chapitre XIV. EN ALLEMAGNE

Après la triste nouvelle qui nous a été communiquée, à midi au Grand Hôtel d'Anvers, le jour de mon
départ, il nous avait été impossible de déjeuner, - ce qu'ici nous appelons plutôt dîner. Dans la soirée, la

voix de la faim se fit entendre, et comme le train qui nous emportait avait un wagon-restaurant, je

suggérai à mon sous-officier d'y aller prendre quelque chose.

Mon compagnon et gardien ne savait pas un mot d'anglais ni un mot de français, et comme à cette époque
je n'avais pas encore eu l'occasion d'avoir appris l'allemand, la conversation a nécessairement langui tout

le long du voyage.

Par toutes sortes de signes et de gestes, qui devaient être souverainement comiques pour les voyageurs
qui nous coudoyaient, je vins à bout de faire comprendre à mon homme qu'il fallait nous mettre quelque

chose sous la dent. Au wagon-restaurant, où nous étions parvenus à nous glisser, nous ne pûmes obtenir

que très peu de renseignements et d'encouragements et rien à manger. Le préposé au buffet nous

expliqua, si j'ai bien compris que ce wagon-restaurant était pour l'usage exclusif des officiers ou des

personnes accompagnées par des officiers, or, comme mon gardien n'était que sous-officier, nous fûmes

poliment éconduits.

A Cologne, toute tentative de nous approcher du buffet, de la gare échoua déplorablement. Il y avait
grande foule. Mon sous-officier était naturellement un peu craintif. J'aurais pu, je pouvais lui échapper

dans cette cohue, et il en aurait été sévèrement puni. Alors, il n'y eut rien à faire.

Quelle nuit, dans ce compartiment de wagon, au milieu de voyageurs allemands taciturnes ou ronflants!
Heureusement, une nuit de juin est courte. Dès les petites heures du matin, l'aube s'annonçait radieuse, et

j'assistai à un merveilleux réveil de la nature. Dès quatre heures, je pouvais me remettre à ma lecture.

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