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Henri Béland - Mille et un jours en prison à Berlin

sentinelle allemande qui eut bien soin de faire un tour de clef au moment où elle fermait la porte sur moi.
On avait eu l'extrême obligeance de me laisser savoir que je devrais prendre mes repas dans la chambre

même que j'habitais; que je devrais payer les frais de la chambre et de la nourriture: Sa Majesté

allemande refusait de nourrir son prisonnier d'honneur.

Le lendemain, vendredi, 4 juin (1915), ma femme arrivait au Grand-Hôtel d'Anvers où je me trouvais
détenu. Elle était plus morte que vive, comme on le conçoit bien. Elle avait pu obtenir de la

Kommandantur la permission d'occuper la même chambre que moi.

Enfin, comme il faut subir avec philosophie ce qui est inévitable; comme c'était la guerre; comme des
millions et des millions d'êtres humains étaient beaucoup plus malheureux que nous pouvions l'être dans

notre captivité, nous acceptâmes avec une résignation parfaite les petits inconvénients auxquels nous

étions condamnés.

Le samedi, les enfants étaient arrivés à l'hôtel. Des fenêtres de la chambre que nous occupions, nous
avions pu les voir traverser la cour intérieure et se diriger vers un bureau situé de l'autre côté de cette

cour. Au moment où ils sortaient du bureau où, évidemment, ils s'étaient rendus pour obtenir la

permission de nous voir, nous entrons en conversation avec eux du haut de notre quatrième étage.

Une première parole était à peine tombée de nos lèvres qu'une tempête éclata: deux de ces militaires
étaient sortis et nous lançaient, à bouche et gorge que veux-tu, toutes sortes d'invectives à nous, là-haut,

parce que nous avions adressé la parole à nos enfanta, et aux enfants parce qu'ils avaient eu l'audace de

nous répondre. Terrible provocation, en effet, que celle d'enfants échangeant quelques paroles avec leurs

parents!

Les enfants furent éconduits on ne peut plus cavalièrement, et nous fûmes privés de les voir ce jour-là. Le
lendemain, une permission spéciale leur fut donnée de venir passer quelques minutes avec nous. C'était,

je crois, le dimanche avant-midi.

Ce jour-là, vers midi, le major Von Wilm nous rendit visite dans cette chambre d'hôtel convertie en
cellule de prison. Un nuage semblait obscurcir sa figure: il était mal à l'aise, ses traits, son attitude même

décelaient l'anxiété et le malaise. Il nous apportait une terrible nouvelle: - "Je suis désolé, disait-il, je suis

désolé, mais M. Béland doit partir aujourd'hui même pour l'Allemagne."

On imagine quelle consternation ce fut pour ma femme et pour moi. J'ose protester. Je rappelle à la
mémoire du major toutes les assurances qu'il m'a données; je répète qu'il était entendu qu'en ma qualité

de médecin je ne pouvais être privé de ma liberté; je lui demande comment il se fait que les autorités

compétentes, à Berlin, n'aient pas été mises au courant des services médicaux que je rendais à l'hôpital,

ainsi que chez la population civile depuis le début de la guerre; enfin, je fais tout un plaidoyer.

Consterné, très embarrassé, le major balbutie quelques explications: les instructions lui étaient venues

d'une autorité supérieure à la sienne; il avait tenté de donner des explications à mon sujet, mais l'on

n'avait voulu rien entendre. Des ordres formels lui enjoignaient d'interner tous les sujets britanniques, et

de les envoyer en Allemagne sans délai.

On avait disposé de mon cas en haut lieu: toute récrimination était peine perdue. Le major avait pris, pour
l'occasion, une attitude un peu hautaine que je ne lui avais jamais connue auparavant. - "A deux heures

aujourd'hui, ajoute-t-il, vous devrez partir. Un sous-officier vous accompagnera jusqu'à Berlin et de là à

Ruhleben, camp d'internement des civils de nationalité anglaise."

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