bibliotheq.net - littérature française
 

Henri Béland - Mille et un jours en prison à Berlin

une bicyclette, - je m'étais fait à ce mode rapide de locomotion, - pour constater de visu jusqu'à quel point
la ville avait souffert du bombardement, quelle ne tut pas ma surprise de trouver l'hôtel Saint-Antoine

absolument intact, tandis que tout le côté opposé de la rue était une masse de ruines fumantes.

Vraisemblablement, les obus avaient frôlé le toit d'abord puis étaient allés faire explosion de l'autre côté

de la rue.

La nuit du 8 au 9 octobre fut une nuit sinistre. Du haut du toit de la maison que nous habitions, à
Capellen, toute la famille réunie observait le spectacle lugubre d'une grande ville qui périt dans les

flammes.

De l'endroit où nous étions, il semblait que la ville toute entière était en feu; les réservoirs de pétrole
brûlaient; et des nuages de fumée s'élevaient des quartiers les plus éloignés. Au milieu de cette masse de

flammes, comme un doigt colossal dirigé vers le ciel, on voyait, toujours dressée, la magnifique tour de

la grande cathédrale. Elle apparaissait et disparaissait tour à tour au milieu des énormes jets de flamme

qui montaient vers la nue. Plus loin, dans la direction du sud, et dans l'obscurité, jaillissaient à jet continu

les éclairs produits par le feu de toute l'artillerie allemande qui vomissait la mitraille sur la ville qui

flambait.

Spectacle épouvantable qui dura toute la nuit! Secousses terrifiantes causées par les explosions répétées à
raison de 300 par minute! Enfin, à 7 heures du matin, vendredi, le 9 octobre, un silence lugubre descendit

sur la grande ville. En tant que place fortifiée belge, Anvers n'existait plus.

Chapitre VI. L'EXODE

Quel spectacle que celui de l'exode de tout un peuple vers un pays étranger! Nous en avons été les
témoins navrés. A mesure que les Allemands s'approchaient de la ville d'Anvers du côté sud et du côté

est, la population de Malines et des environs, les habitants de Duffel, de Lierre, de Contich, de Vieu-Dieu

et de cinquante autres villes et villages situés entre la ligne extérieure et la ceinture intérieure des forts, se

déversaient dans la ville d'Anvers. Lorsqu'il devint évident, le mardi et le mercredi, que la ville dans

laquelle ils s'étaient réfugiés et où ils avaient cru trouver un sûr asile, devait elle-même subir le

bombardement de l'artillerie allemande, toute cette population et celle d'Anvers - peut-être 500,000

personnes en tout - se ruèrent de tous les côtés pour échapper au feu menaçant. 200,000 environ

traversèrent l'Escaut vers Saint-Nicolas et le territoire hollandais au sud de la rivière; 250,000 à 300,000

débordèrent sur la grande route Anvers-Rotterdam.

Dans les derniers jours de l'agonie d'Anvers, j'ai été le témoin constant de ce lamentable exode. Le matin,
me rendant en bicyclette de Capellen à Anvers, je remontais pour ainsi dire le flot des réfugiés, et le soir,

en revenant à Capellen, je suivais le même flot, sans cesse s'augmentant et fuyant interminablement.

Comment décrire ce spectacle, grandiose s'il n'eut été si lugubre, et d'un pathétique dont il y a peu
d'exemple dans l'histoire; des vieillards, des femmes et des enfants, portaient sur leur dos, dans leurs

bras, traînaient dans des brouettes, dans des véhicules de toute description, du linge, des objets de piété,

des meubles petits ou grands, des lits, des matelas, des chaises, enfin, tout ce que l'on avait pu emporter...

D'autres, j'oserais dire plus fortunés, emmenaient la vache et la chèvre, le vieux cheval, un mouton ou le

chien fidèle... Tous allaient tête basse, harassés, déprimés, affaissés.

Je n'oublierai jamais ce pauvre vieillard qui vint, un soir, nous demander asile. Il poussait péniblement, et
depuis combien de temps, une brouette dans laquelle était assise sa vieille épouse impotente et paralysée!

Il en fut ainsi tous les jours pendant le siège. A la résidence de Capellen, des centaines et des centaines de

< page précédente | 12 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.