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Hector Malot - En famille

pas faire quelque chose qui approchât de cet oeuf de sarcelle à la coque, cuit sous les cendres.

Réduite la veille à son seul pain sec, et n'imaginant pas qu'elle pût y rien ajouter avant plusieurs
semaines, des mois, peut-être, ce souper aurait dû satisfaire son appétit et les tentations de son estomac.

Cependant il n'en fut pas ainsi; et elle n'avait pas fini son oeuf qu'elle se demandait si elle ne pourrait pas

accommoder d'une autre façon ceux qui lui restaient, aussi bien que ceux qu'elle se promettait de se

procurer par de nouvelles trouvailles. Bon, très bon l'oeuf à la coque; mais bonne aussi une soupe chaude

liée avec un jaune d'oeuf. Et cette idée de soupe lui avait trotté par la tête avec le très vif regret d'être

obligée de renoncer à sa réalisation. Sans doute la confection de ses espadrilles et de sa chemise lui avait

inspiré une certaine confiance, en lui démontrant ce qu'on peut obtenir avec de la persévérance. Mais

cette confiance n'allait pas jusqu'à croire qu'elle pourrait jamais se fabriquer une casserole en terre ou en

fer-blanc pour faire sa soupe, pas plus qu'une cuiller en métal quelconque ou simplement en bois pour la

manger. Il y avait là des impossibilités contre lesquelles elle se casserait la tête; et, en attendant qu'elle

eût gagné l'argent nécessaire pour l'acquisition de ces deux ustensiles, elle devrait, en fait de soupe, se

contenter du fumet qu'elle respirait en passant devant les maisons, et du bruit des cuillers qui lui arrivait.

C'était ce qu'elle se disait un matin en se rendant à son travail, lorsqu'un peu avant d'entrer dans le
village, à la porte d'une maison d'où l'on avait déménagé la veille, elle vit un tas de vieille paille jeté sur

le bas côté du chemin avec des débris de toutes sortes, et parmi ces débris elle aperçut des boites en fer-

blanc qui avaient contenu des conserves de viande, de poisson, de légumes; il y en avait de différentes

formes, grandes, petites, hautes, plates.

En recevant l'éclair que leur surface polie lui envoyait, elle s'était arrêtée machinalement; mais elle n'eut
pas une seconde d'hésitation: les casseroles, les plats, les cuillers, les fourchettes qui lui manquaient,

venaient de lui sauter aux yeux; pour que sa batterie de cuisine fût aussi complète qu'elle la pouvait

désirer, elle n'avait qu'à tirer parti de ces vieilles boîtes. D'un saut elle traversa le chemin, et à la hâte fit

choix de quatre boîtes qu'elle emporta en courant pour aller les cacher au pied d'une haie, sous un tas de

feuilles sèches: au retour le soir, elle les retrouverait là et alors, avec un peu d'industrie, tous les menus

qu'elle inventait pourraient être mis à exécution.

Mais les retrouverait-elle? Ce fut la question qui pendant toute la journée la préoccupa. Si on les lui
prenait, elle n'aurait donc arrangé toutes ses combinaisons de travail que pour les voir lui échapper au

moment même où elle croyait pouvoir les réaliser.

Heureusement aucun de ceux qui passèrent par là ne s'avisa de les enlever, et quand la journée finie elle
revint à la haie, après avoir laissé passer le flot des ouvriers qui suivaient ce chemin, elles étaient à la

place même où elle les avait cachées.

Comme elle ne pouvait pas plus faire du bruit dans son île que de la fumée, ce fut dans la carrière qu'elle
s'établit, espérant trouver là les outils qui lui étaient nécessaires, c'est-à-dire des pierres dont elle ferait

des marteaux pour battre le fer- blanc; d'autres plates qui lui serviraient d'enclumes, ou rondes de

mandrins; d'autres seraient des ciseaux avec lesquels elle le couperait.

Ce fut ce travail qui lui donna le plus de peine, et il ne lui fallut pas moins de trois jours pour façonner
une cuiller; encore n'était-il pas du tout prouvé que si elle l'avait montrée à quelqu'un, on eût deviné que

c'était une cuiller; mais comme c'en était une qu'elle avait voulu fabriquer, cela suffisait, et d'autre part,

comme elle mangeait seule, elle n'avait pas à s'inquiéter des jugements qu'on pouvait porter sur ses

ustensiles de table.

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