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Hector Malot - En famille

Et alors, quand la lucidité commença à se faire dans son esprit qui s'ouvrait, elle comprit que ce qui
l'avait frappée dans son voyage, ce n'était ni le charme, ni la beauté, ni la tranquillité de son île, mais tout

simplement les oeufs de sarcelle qui avaient dit à son estomac que depuis quinze jours bientôt, elle ne lui

donnait que du pain sec et de l'eau: et c'étaient ces oeufs qui avaient guidé son rêve en lui montrant ces

marmitons et toutes ces cuisines fantastiques; il avait faim de ces bonnes choses cet estomac et il le disait

à sa manière en provoquant ces visions, qui en réalité n'étaient que des protestations.

Pourquoi n'avait-elle pas pris ces oeufs, ou quelques-uns de ces oeufs qui n'appartenaient à personne,
puisque la sarcelle qui les avait pondus était une bête sauvage? Assurément, n'ayant à sa disposition ni

casserole, ni poêle, ni ustensile d'aucune sorte, elle ne pouvait se préparer aucun des plats qui venaient de

défiler devant ses yeux, tous plus alléchants, plus savants les uns que les autres; mais c'est là le mérite

des oeufs précisément qu'ils n'ont pas besoin de préparations savantes: une allumette pour mettre le feu à

un petit tas de bois sec ramassé dans les taillis, et sous la cendre il lui était facile de les faire cuire comme

elle voulait, à la coque ou durs, en attendant qu'elle pût se payer une casserole ou un plat. Pour ne pas

ressembler au festin que son rêve avait inventé, ce serait un régal qui aurait son prix.

Plus d'une fois pendant son travail ce pourquoi lui revint à l'esprit, et si ce ne fut pas avec le caractère
d'une obsession comme son rêve, il fut cependant assez pressant pour qu'à la sortie elle se trouvât décidée

à acheter une boîte d'allumettes et un sou de sel; puis ces acquisitions faites elle partit en courant pour

revenir à son entaille.

Elle avait trop bien retenu la place du nid pour ne pas le retrouver tout de suite, mais ce soir-là la mère ne
l'occupait pas; seulement elle y était venue à un moment quelconque de la journée, puisque maintenant

au lieu de dix oeufs il y en avait onze; ce qui prouvait que n'ayant pas fini de pondre elle ne couvait pas

encore.

C'était là une bonne chance, d'abord parce que les oeufs seraient frais, et puis parce qu'en en prenant
seulement cinq ou six la sarcelle, qui ne savait pas compter, ne s'apercevrait de rien.

Autrefois Perrine n'eût pas eu de ces scrupules et elle eût vidé complètement le nid, sans aucun souci,
mais les chagrins qu'elle avait éprouvés lui avaient mis au coeur une compassion attendrie pour les

chagrins des autres, de même que son affection pour Palikare lui avait inspiré pour toutes les bêtes une

sympathie qu'elle ne connaissait pas en son enfance. Cette sarcelle n'était- elle pas une camarade pour

elle? Ou plutôt en continuant son jeu, une sujette? Si les rois ont le droit d'exploiter leurs sujets et d'en

vivre, encore doivent-ils garder avec eux certains ménagements.

Quand elle avait décidé cette chasse, elle avait en même temps arrêté la manière de la faire cuire: bien
entendu ce ne serait pas dans l'aumuche, car le plus léger flocon de fumée qui s'en échapperait pourrait

donner l'éveil à ceux qui le verraient, mais simplement dans une carrière du taillis où campaient les

nomades qui traversaient le village, et où par conséquent ni un feu, ni de la fumée ne devaient attirer

l'attention de personne. Promptement elle ramassa une brassée de bois mort et bientôt elle eut un brasier

dans les cendres duquel elle fit cuire un de ses oeufs, tandis qu'entre deux silex bien propres et bien polis

elle égrugeait une pincée de sel pour qu'il fondît mieux. À la vérité il lui manquait un coquetier; mais

c'est là un ustensile qui n'est indispensable qu'à qui dispose du superflu. Un petit trou fait dans son

morceau de pain lui en tint lieu. Et bientôt elle eut la satisfaction de tremper une mouillette dans son oeuf

cuit à point; à la première bouchée, il lui sembla qu'elle n'en n'avait jamais mangé d'aussi bon, et elle se

dit qu'alors même que les marmitons de son rêve existeraient réellement ils ne pourraient certainement

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