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Hector Malot - En famille
ou sur la porte il vaudra mieux ne pas entrer: elle vous en veut; venez le soir plutôt, à cette heure-là elle est occupée.»
Perrine rentra à l'atelier attristée de cet accueil; en quoi donc était-elle coupable de ne pas pouvoir continuer à habiter la chambrée de mère Françoise?
Toute la journée elle resta sous cette impression, qui revint plus forte quand le soir elle se trouva seule dans l'aumuche, n'ayant rien à faire pour la première fois depuis huit jours. Alors, afin de la secouer, elle eut l'idée de se promener dans les prairies qui entouraient son île, ce qu'elle n'avait pas encore eu le temps de faire. La soirée était d'une beauté radieuse, non pas éblouissante comme elle se rappelait celles de ses années d'enfance dans son pays natal, ni brûlante sous un ciel d'indigo, mais tiède, et d'une clarté tamisée qui montrait les cimes des arbres baignées dans une vapeur d'or pâle: les foins, qui n'étaient pas encore mûrs, mais dont les plantes défleurissaient déjà, versaient dans l'air mille parfums qui se concentraient en une senteur troublante.
Sortie de son île, elle suivit la rive de l'entaille, marchant dans les herbes hautes qui, depuis leur pousse printanière, n'avaient été foulées par personne, et de temps en temps se retournant, elle regardait à travers les roseaux de la berge son aumuche qui se confondait si bien avec le tronc et les branches des saules, que les bêtes sauvages ne devaient certainement pas soupçonner qu'elle était un travail d'homme, derrière lequel l'homme pouvait s'embusquer avec un fusil.
Au moment où, après un de ces arrêts qui l'avait fait descendre dans les roseaux et les joncs, elle allait remonter sur la berge, un bruit se produisit à ses pieds qui l'effara, et une sarcelle se jeta à l'eau en se sauvant effrayée. Alors regardant d'où elle était partie, elle aperçut un nid fait de brins d'herbe et de plumes, dans lequel se trouvaient dix oeufs d'un blanc sale avec de petites taches de couleur noisette: au lieu d'être posé sur la terre et dans les herbes, ce nid flottait sur l'eau; elle l'examina pendant quelques minutes, mais sans le toucher, et remarqua qu'il était construit de façon à s'élever ou s'abaisser selon la crue des eaux, et si bien entouré de roseaux que ni le courant, si une crue en produisait un, ni le vent ne pouvaient l'entraîner.
De peur d'inquiéter la mère, elle alla se placer à une certaine distance, et resta là immobile. Cachée dans les hautes herbes où elle avait disparu en s'asseyant, elle attendit pour voir si la sarcelle reviendrait à son nid; mais comme celle-ci ne reparut pas, elle en conclut qu'elle ne couvait pas encore, et que ces oeufs étaient nouvellement pondus; alors elle reprit sa promenade, et de nouveau au frôlement de sa jupe dans les herbes sèches elle vit partir d'autres oiseaux effrayés, - des poules d'eau si légères dans leur fuite qu'elles couraient sur les feuilles flottantes des nénuphars sans les enfoncer; des raies au bec rouge; des bergeronnettes sautillantes; des troupes de moineaux qui, dérangés au moment de, leur coucher, la poursuivaient du cri auquel ils doivent leur nom dans le pays «cra-cra».
Allant ainsi à la découverte, elle ne tarda pas à arriver au bout de son entaille, et reconnut qu'elle se réunissait à une autre plus large et plus longue, mais par cela même beaucoup moins boisée; aussi, après avoir suivi dans la prairie une de ses rives pendant un certain temps, s'expliqua-t-elle que les oiseaux y fussent moins nombreux.
C'était son étang avec ses arbres touffus, ses grands roseaux foisonnants, ses plantes aquatiques qui recouvraient, les eaux d'un tapis de verdure mouvante que ce monde ailé avait choisi parce qu'il y trouvait sa nourriture aussi bien que sa sécurité; et quand, une heure après, en revenant sur ses pas, elle le revit, à demi noyé dans l'ombre du soir, si tranquille, si vert, si joli, elle se dit qu'elle avait, eu autant
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