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Hector Malot - En famille

La couture de ces pièces d'étoffe n'alla pas non plus sans tâtonnements et recommencements; mais enfin
elle en vint à bout, et le samedi matin elle eut la satisfaction de partir chaussée de belles espadrilles grises

qu'un ruban bleu croisé sur ses bas retenait bien à la jambe.

Pendant ce travail, qui lui avait pris quatre soirées et trois matinées commencées dès le jour levant, elle
s'était demandée ce qu'elle ferait de ses souliers, alors qu'elle quitterait sa cabane. Sans doute, elle n'avait

pas à craindre qu'ils fussent volés par des gens qui les trouveraient dans l'aumuche, puisque personne n'y

entrait. Mais ne pourraient-ils pas être rongés par des rats? Si cela se produisait, quel désastre! Pour aller

au- devant de ce danger, il fallait donc qu'elle les serrât dans un endroit où les rats, qui pénètrent partout,

ne pourraient pas les atteindre; et ce qu'elle trouva de mieux, puisqu'elle n'avait ni armoire, ni boîte, ni

rien qui fermât, ce fut de les suspendre à son plafond par un brin d'osier.

XX

Si elle était fière de ses chaussures, elle avait d'autre part cependant des inquiétudes sur la façon dont
elles allaient se comporter en travaillant: la semelle ne s'élargirait-elle pas, le coutil ne se distendrait-il

pas au point de ne conserver aucune forme?

Aussi, tout en chargeant son wagonet ou en le poussant, regardait-elle souvent à ses pieds. Tout d'abord
elles avaient résisté; mais cela continuerait-il?!

Ce mouvement, sans doute, provoqua l'attention d'une de ses camarades qui, ayant regardé les
espadrilles, les trouva à son goût et en fit compliment à Perrine.

«Où qu'c'est que vo avez acheté ces chaussons? demanda-t-elle.

- Ce ne sont pas des chaussons, ce sont des espadrilles.

- C'est joli tout de même; ça coûte-t-y cher?

- Je les ai faites moi-même avec des roseaux tressés et quatre sous de coutil.

- C'est joli.»

Ce succès la décida à entreprendre un autre travail, beaucoup plus délicat, auquel elle avait bien souvent
pensé, mais en l'écartant toujours, autant parce qu'il entraînait une trop grosse dépense que parce qu'il se

présentait entouré de difficultés de toutes sortes. Ce travail, c'était de se tailler et de se coudre une

chemise pour remplacer la seule qu'elle possédât maintenant et qu'elle portait sur le dos, sans pouvoir

l'ôter pour la laver. Combien coûteraient deux mètres de calicot, qui lui étaient nécessaires? Elle n'en

savait rien. Comment les couperait-elle lorsqu'elle les aurait? Elle ne le savait pas davantage. Et il y avait

là une série d'interrogations qui lui donnaient à réfléchir; sans compter qu'elle se demandait s'il ne serait

pas plus sage de commencer par se faire un caraco et une jupe en indienne pour remplacer sa veste et son

jupon, qui se fatiguaient d'autant plus qu'elle était obligée de coucher avec. Le moment où ils

l'abandonneraient tout a fait n'était pas difficile à calculer. Alors comment sortirait-elle? Et pour sa vie,

pour son pain quotidien, aussi bien que pour le succès de ses projets, il fallait qu'elle continuât à être

admise à l'usine.

Cependant quand, le samedi soir, elle eut entre les mains les trois francs qu'elle venait de gagner dans sa
semaine, elle ne put pas résister à la tentation de la chemise. Assurément le caraco et la jupe n'avaient

rien perdu de leur utilité à ses yeux; mais la chemise aussi était indispensable, et, de plus, elle se

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