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Hector Malot - En famille

elle n'avait eu l'idée de se demander ce qu'était un soulier; mais quand elle en eut retiré un de son pied
pour l'examiner, et qu'elle vit comment l'empeigne était cousue à la semelle, le quartier réuni à

l'empeigne et le talon ajouté au tout, elle comprit que c'était un travail au-dessus de ses forces et de sa

volonté, qui ne pouvait lui inspirer que du respect pour l'art du cordonnier. Fait d'une seule pièce et dans

un morceau de bois, un sabot était par cela même plus facile; mais comment le creuser quand, pour tout

outil, elle n'avait que son couteau?

Elle réfléchissait tristement à ces impossibilités, quand ses yeux, errant vaguement sur l'étang et ses rives,
rencontrèrent une touffe de roseaux qui les arrêta: les tiges de ces roseaux étaient vigoureuses, hautes,

épaisses, et parmi celles poussées au printemps, il y en avait de l'année précédente, tombées dans l'eau,

qui ne paraissaient pas encore pourries. Voyant cela, une idée s'éveilla dans son esprit: on ne se chausse

pas qu'avec des souliers de cuir et des sabots de bois; il y a aussi des espadrilles dont la semelle se fait en

roseaux tressés et le dessus en toile. Pourquoi n'essayerait-elle pas de se tresser des semelles avec ces

roseaux qui semblaient poussés là exprès pour qu'elle les employât, si elle en avait l'intelligence?

Aussitôt elle sortit de son île, et, suivant la rive, elle arriva à la touffe de roseaux, où elle vit qu'elle
n'avait qu'à prendre à brassée parmi les meilleures tiges, c'est-à-dire celles qui, déjà desséchées, étaient

cependant flexibles encore et résistantes.

Elle en coupa rapidement une grosse botte qu'elle rapporta dans l'aumuche où aussitôt elle se mit à
l'ouvrage.

Mais après avoir fait un bout de tresse d'un mètre de long à peu près, elle comprit que cette semelle, trop
légère parce qu'elle était trop creuse, n'aurait aucune solidité, et qu'avant de tresser les roseaux, il fallait

qu'ils subissent une préparation qui, en écrasant leurs fibres, les transformerait en grosse filasse.

Cela ne pouvait l'arrêter ni l'embarrasser: elle avait un billot pour battre dessus les roseaux; il ne lui
manquait qu'un maillet ou un marteau; une pierre arrondie qu'elle alla choisir sur la route, lui en tint lieu;

et tout de suite elle commença à battre les roseaux, mais sans les mêler. L'ombre de la nuit la surprit dans

son travail; et elle se coucha en rêvant aux belles espadrilles à rubans bleus qu'elle chausserait bientôt,

car elle ne doutait pas de réussir, sinon la première fois, au moins la seconde, la troisième, la dixième.

Mais elle n'alla pas jusque-là: le lendemain soir elle avait assez de tresses pour commencer ses semelles,
et le surlendemain, ayant acheté une alène courbe qui lui coûta un sou, une pelote de fil un sou aussi, un

bout de ruban de coton bleu du même prix, vingt centimètres de gros coutil moyennant quatre sous, en

tout sept sous, qui étaient tout ce qu'elle pouvait dépenser, si elle ne voulait pas se passer de pain le

samedi, elle essaya de façonner une semelle à l'imitation de celle de son soulier: la première se trouva à

peu près ronde, ce qui n'est pas précisément la forme du pied; la deuxième, plus étudiée, ne ressembla à

rien; la troisième ne fut guère mieux réussie; mais enfin la quatrième, bien serrée au milieu, élargie aux

doigts, rapetissée au talon, pouvait être acceptée pour une semelle.

Quelle joie! Une fois de plus la preuve était faite qu'avec de la volonté, de la persévérance, on réussit ce
qu'on veut fermement, même ce qui d'abord parait impossible, et qu'on n'a pour toute aide qu'un peu

d'ingéniosité, sans argent, sans outils, sans rien.

L'outil qui lui manquait pour achever ses espadrilles, c'était des ciseaux. Mais leur achat entraînerait une
telle dépense, qu'elle devait s'en passer. Heureusement elle avait son couteau; et au moyen d'une pierre à

aiguiser qu'elle alla chercher dans le lit de la rivière, elle put le rendre assez coupant pour tailler le coutil

appliqué à plat sur le billot.

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