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Hector Malot - En famille

entrer dans l'aumuche, si tant était que quelqu'un eût avant l'hiver cette idée invraisemblable. Elle restait
devant le fossé, se demandant si elle pourrait le franchir d'un bond, quand elle aperçut une longue

branche qui étayait l'aumuche du coté où les saules manquaient, et la prenant, elle s'en servit pour sauter

le fossé à la perche, ce qui pour elle, habituée à cet exercice qu'elle avait pratiqué bien souvent, fut un

jeu. Peut-être était- ce là une façon peu noble de sortir de son royaume, mais comme personne ne l'avait

vue, au fond cela importait peu; d'ailleurs les jeunes reines doivent pouvoir se permettre des choses qui

sont interdites aux vieilles.

Après avoir caché sa perche dans l'herbe de l'oseraie pour la retrouver quand elle voudrait rentrer le soir,
elle partit et arriva à l'usine une des premières. Alors, en attendant, elle vit des groupes se former et

discuter avec une animation qu'elle n'avait pas remarquée la veille. Que se passait-il donc?

Quelques mots qu'elle entendit au hasard le lui apprirent:

«Pove fille!

- On y a copé le dé.

- L'pétiot dé?

- L'pétiot.

- Et l'ote?

- On y a pas copé.

- All a criai?

- C'tait des beuglements à faire pleurer ceux qui l'y entendaient.»

Perrine n'avait pas besoin de demander à. qui on avait coupé le doigt; et après le premier saisissement de
la surprise, son coeur se serra: sans doute elle ne la connaissait que depuis deux jours, mais celle qui

l'avait accueillie à son arrivée, qui l'avait guidée, l'avait traitée en camarade, c'était cette pauvre fille qui

venait de si cruellement souffrir et qui allait rester estropiée.

Elle réfléchissait désolée, quand, en levant les yeux machinalement, elle vit venir Bendit; alors, se levant,
elle alla à lui, sans bien savoir ce qu'elle faisait et sans se rendre compte de la liberté qu'elle prenait, dans

son humble position, d'adresser la parole à un personnage de cette importance, qui de plus était Anglais.

«Monsieur, dit-elle en anglais, voulez-vous me permettre de vous demander, si vous le savez, comment
va Rosalie?»

Chose extraordinaire, il daigna abaisser les yeux sur elle et lui répondre:

«J'ai vu sa grand'mère, ce matin, qui m'a dit qu'elle avait bien dormi.

- Ah! monsieur, je vous remercie.»

Mais Bendit, qui de sa vie n'avait jamais remercié personne, ne sentit pas tout ce qu'il y avait d'émotion et
de cordiale reconnaissance dans l'accent de ces quelques mots.

«Je suis bien aise», dit-il en continuant son chemin.

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