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Hector Malot - En famille

Perrine se disposait à les suivre dans la maison, mais tante Zénobie se retournant sur elle l'arrêta:

«Croyez-vous que nous avons besoin de vous pour la soigner?

- Merci», cria Rosalie.

Perrine n'avait plus qu'à retourner à l'atelier, ce qu'elle fit; mais au moment où elle allait arriver à la grille
des shèdes, un long coup de sifflet annonça la sortie.

XVIII

Dix fois, vingt fois pendant la journée, elle s'était demandé comment elle pourrait bien ne pas coucher
dans la chambrée où elle avait failli étouffer, où elle avait peu dormi.

Certainement elle y étoufferait tout autant la nuit suivante et elle ne dormirait pas mieux. Alors, si elle ne
trouvait pas dans un bon repos à réparer l'épuisement de la fatigue du jour, qu'arriverait-il?

C'était une question terrible dont elle pesait toutes les conséquences; qu'elle n'eût pas la force de
travailler, on la renvoyait et c'en était fini de ses espérances; qu'elle devint malade, on la renvoyait encore

mieux, et elle n'avait personne à qui demander soins et secours: le pied d'un arbre dans un bois, c'était ce

qui l'attendait, cela et rien autre chose.

Il est vrai qu'elle avait bien le droit de ne plus occuper le lit payé par elle; mais alors où en trouverait-elle
un autre, et surtout que dirait-elle à Rosalie pour expliquer d'une façon acceptable que ce qui était bon

pour les autres ne l'était pas pour elle? Comment les autres, quand elles connaîtraient ses dégoûts, la

traiteraient-elles? N'y aurait-il pas là une cause d'animosité qui pouvait la contraindre à quitter l'usine? Ce

n'était pas seulement bonne ouvrière qu'elle devait être, c'était encore ouvrière comme les autres

ouvrières.

Et la journée s'était écoulée sans qu'elle osât se résoudre à prendre un parti. Mais la blessure de Rosalie
changeait la situation: maintenant que la pauvre fille allait rester au lit pendant plusieurs jours sans doute,

elle ne saurait pas ce qui se passerait à la chambrée, qui y coucherait ou n'y coucherait point, et par

conséquent ses questions ne seraient pas à craindre. D'autre part, comme aucune de celles qui occupaient

la chambrée ne savait qui avait été leur voisine pour une nuit, elles ne s'occuperaient pas non plus de

cette inconnue, qui pouvait très bien avoir pris un logement ailleurs.

Cela établi, et ce raisonnement fut vite fait, il ne restait qu'à trouver où elle irait coucher si elle
abandonnait la chambrée. Mais elle n'avait pas à chercher. Combien souvent n'avait-elle pas pensé à

l'aumuche avec une convoitise ravie! comme on serait bien là pour dormir si c'était possible! rien à

craindre de personne puisqu'elle n'était fréquentée que pendant la saison de la chasse, ainsi que le numéro

du Journal d'Amiens le prouvait: un toit sur la tête, des murs chauds, une porte, et pour lit une

bonne couche de fougères sèches; sans compter le plaisir d'habiter dans une maison à soi, la réalité dans

le rêve.

Et voilà que ce qui semblait irréalisable devenait tout à coup possible et facile.

Elle n'eut pas une seconde d'hésitation, et après avoir été chez le boulanger acheter la demi-livre de pain
de son souper, au lieu de retourner chez mère Françoise, elle reprit le chemin qu'elle avait parcouru le

matin pour venir aux ateliers.

Mais en ce moment des ouvriers qui demeuraient aux environs de Maraucourt suivaient ce chemin pour

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