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Hector Malot - En famille

s'arrêter, pouvait-elle regarder ce qui se passait dans les différents quartiers qu'elle traversait, et voir ce
qui lui avait échappé pendant qu'elle écoutait les explications de Rosalie? Un coup d'épaule pour mettre

son chariot en marche, un coup de reins pour le retenir lorsque se présentait un encombrement, et c'était

tout; ses yeux, comme ses idées, avaient pleine liberté de courir comme elle voulait.

À la sortie, tandis que chacun se hâtait pour rentrer chez soi, elle alla chez le boulanger et se fit couper
une demi-livre de pain qu'elle mangea en flânant par les rues, et en humant la bonne odeur de soupe qui

sortait des portes ouvertes devant lesquelles elle passait, lentement quand c'était une soupe qu'elle aimait,

plus vite quand c'en était une qui la laissait indifférente. Pour sa faim, une demi-livre de pain était mince,

aussi disparut-elle vite; mais peu importait, depuis le temps qu'elle était habituée à imposer silence à son

appétit, elle ne s'en portait pas plus mal: il n'y a que les gens habitués à trop manger qui s'imaginent qu'on

ne peut pas rester sur sa faim; de même, il n'y a que ceux qui ont toujours eu leurs aises, pour croire

qu'on ne peut pas boire à sa soif, dans le creux de sa main, au courant d'une claire rivière.

XVII

Bien avant l'heure de la rentrée aux ateliers, elle se trouva à la grille des shèdes, et à l'ombre d'un pilier,
assise sur une borne, elle attendit le sifflet d'appel, en regardant des garçons et des filles de son âge

arrivés comme elle en avance, jouer à courir ou à sauter, mais sans oser se mêler à leurs jeux, malgré

l'envie qu'elle en avait.

Quand Rosalie arriva, elle rentra avec elle et reprit son travail, activé comme dans la matinée par les cris
et les coups de pilon de la Quille, mais mieux justifiés que dans la matinée, car à la longue la fatigue, à

mesure que la journée avançait, se faisait plus lourdement sentir. Se baisser, se relever pour charger et

décharger le wagonet, lui donner un coup d'épaule pour le démarrer, un coup de reins pour le retenir, le

pousser, l'arrêter, qui n'était qu'un jeu en commençant, répété, continué sans relâche, devenait un travail,

et avec les heures, les dernières surtout, une lassitude qu'elle n'avait jamais connue, même dans ses plus

dures journées de marche, avait pesé sur elle.

«Ne lambine donc pas comme ça!» criait la Quille.

Secouée par le coup de pilon qui accompagnait ce rappel, elle allongeait le pas comme un cheval sous un
coup de fouet, mais pour ralentir aussitôt qu'elle se voyait hors de sa portée. Et maintenant tout à sa

besogne, qui l'engourdissait, elle n'avait plus de curiosité et d'attention que pour compter les sonneries de

l'horloge, les quarts, la demie, l'heure, se demandant quand la journée finirait et si elle pourrait aller

jusqu'au bout.

Quand cette question l'angoissait, elle s'indignait et se dépitait de sa faiblesse; Ne pouvait-elle pas faire
ce que faisaient les autres qui n'étant ni plus âgées, ni plus fortes qu'elle, s'acquittaient de leur travail sans

paraître en souffrir; et cependant elle se rendait bien compte que ce travail était plus dur que le sien,

demandait plus d'application d'esprit, plus de dépense d'agilité. Que fût-elle devenue si, au lieu de la

mettre aux wagonets, on l'avait tout de suite employée aux cannettes? Elle ne se rassurait qu'en se disant

que c'était l'habitude qui lui manquait, et qu'avec du courage, de la volonté, de la persévérance, cette

accoutumance lui viendrait; pour cela comme pour tout, il n'y avait qu'à vouloir, et elle voulait, elle

voudrait. Qu'elle ne faiblit pas tout à fait ce premier jour, et le second serait moins pénible, moins le

troisième que le second.

Elle raisonnait ainsi en poussant ou en chargeant son wagonet, et aussi en regardant ses camarades
travailler avec cette agilité qu'elle leur enviait, lorsque tout à coup elle vit Rosalie, qui rattachait un fil,

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