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Hector Malot - En famille
Celui qui leur avait adressé cet aimable salut était un vieil ouvrier à jambe de bois, estropié une dizaine d'années auparavant dans l'usine, d'où son nom de la Quille. Pour ses invalides, on l'avait mis surveillant aux cannetières, et il faisait marcher les enfants placés sous ses ordres, rondement, rudement, toujours grondant, bougonnant, criant, jurant, car le travail de ces machines est assez pénible, demandant autant d'attention de l'oeil que de prestesse de la main pour enlever les canettes pleines, les remplacer par d'autres vides, rattacher les fils cassés, et il était convaincu que s'il ne jurait pas et ne criait pas continuellement, en appuyant chaque juron d'un vigoureux coup du pilon de sa jambe de bois appliqué sur le plancher, il verrait ses broches arrêtées, ce qui pour lui était intolérable. Mais comme, au fond, il était bon homme, on ne l'écoutait guère, et, d'ailleurs, une partie de ses paroles se perdait dans le tapage des machines.
«Avec tout ça, tes broches sont arrêtées! cria-t-il à Rosalie en la menaçant du poing.
- C'est-y ma faute?
- Mets-toi au travail pus vite que ça.»
Puis, s'adressant à Perrine:
«Comment t'appelles-tu?»
Comme elle ne voulait pas donner son nom, cette demande qu'elle aurait dû prévoir, puisque la veille Rosalie la lui avait posée, la surprit, et elle resta interloquée.
Il crut qu'elle n'avait pas entendu et, se penchant vers elle, il cria en frappant un coup de pilon sur le plancher:
«Je te demande ton nom.»
Elle avait eu le temps de se remettre et de se rappeler celui qu'elle avait déjà donné:
«Aurélie, dit-elle.
- Aurélie qui?
- C'est tout.
- Bon; viens avec moi.»
Il la conduisit devant un wagonet garé dans un coin, et lui répéta les explications de Rosalie, s'arrêtant à chaque mot pour crier:
«Comprends-tu?»
À quoi elle répondait d'un signe de tête affirmatif.
Et de fait son travail était si simple qu'il eût fallu qu'elle fût stupide pour ne pas pouvoir s'en acquitter; et, comme elle y apportait toute son attention, tout son bon vouloir, le père la Quille, jusqu'à la sortie, ne cria pas plus d'une douzaine de fois après elle, et encore plutôt pour l'avertir que pour la gronder:
«Ne t'amuse pas en chemin.»
S'amuser elle n'y pensait pas, mais au moins, tout en poussant son wagonet d'un bon pas régulier, sans
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