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Hector Malot - En famille

Longtemps, sans un mouvement qui, en trahissant sa présence, aurait fait envoler tout ce monde de la
prairie, elle resta à sa fenêtre, à le regarder. Comme tout cela était joli dans cette fraîche lumière, gai,

vivant, amusant, nouveau à ses yeux, assez féerique pour qu'elle se demandât si cette île avec sa hutte

n'était point une petite arche de Noé.

À un certain moment elle vit l'étang se couvrir d'une ombre noire qui passait capricieusement, agrandie,
rapetissée sans cause apparente, et cela lui parut d'autant plus inexplicable que le soleil qui s'était élevé

au-dessus de l'horizon continuait de briller radieux dans le ciel sans nuage. D'où pouvait venir cette

ombre? Les étroites fenêtres de l'aumuche ne lui permettant pas de s'en rendre compte, elle ouvrit la porte

et vit qu'elle était produite par des tourbillons de fumée qui passaient avec la brise, et venaient des hautes

cheminées de l'usine où déjà des feux étaient allumés pour que la vapeur fût en pression à l'entrée des

ouvriers.

Le travail allait donc bientôt commencer, et il était temps qu'elle quittât l'aumuche pour se rapprocher des
ateliers. Cependant avant de sortir, elle ramassa un journal posé sur le billot qu'elle n'avait pas aperçu,

mais que la pleine lumière qui sortait par la porte ouverte lui montra, et machinalement elle jeta les yeux

sur son titre: c'était le Journal d'Amiens du 25 février précédent, et alors elle fit cette réflexion

que de la place qu'occupait ce journal sur le seul siège où l'on pouvait s'asseoir, aussi bien que de sa date,

il résultait la preuve que depuis le 25 février l'aumuche était abandonnée, et que personne n'avait passé sa

porte.

XVI

Au moment où sortant de l'oseraie elle arrivait dans le chemin, un gros sifflet fit entendre sa voix rauque
et puissante au-dessus de l'usine, et presque aussitôt d'autres sifflets lui répondirent à des distances plus

ou moins éloignées, par des coups également rythmés.

Elle comprit que c'était le signal d'appel des ouvriers qui partait de Maraucourt, et se répétait de villages
en villages, Saint-Pipoy, Hercheux, Bacourt, Flexelles dans toutes les usines Paindavoine, annonçant à

leur maître que partout en même temps on était prêt pour le travail.

Alors, craignant d'être en retard, elle hâta le pas, et en entrant dans le village elle trouva toutes les
maisons ouvertes; sur les seuils, des ouvriers mangeaient leur soupe, debout, accolés au chambranle de la

porte; dans les cabarets d'autres buvaient, dans les cours, d'autres se débarbouillaient à la pompe; mais

personne ne se dirigeait vers l'usine, ce qui signifiait assurément qu'il n'était pas encore l'heure d'entrer

aux ateliers, et que, par conséquent, elle n'avait pas à se presser.

Mais trois petits coups qui sonnèrent à l'horloge, et qui furent aussitôt suivis d'un sifflement plus fort,
plus bruyant que les précédents firent instantanément succéder le mouvement à cette tranquillité: des

maisons, des cours, des cabarets, de partout sortit une foule compacte qui emplit la rue comme l'eût fait

une fourmilière, et cette troupe d'hommes, de femmes, d'enfants, se dirigea vers l'usine; les uns fumant

leur pipe à toute vapeur; les autres mâchant une croûte hâtivement en s'étouffant; le plus grand nombre

bavardant bruyamment: à chaque instant des groupes débouchaient des ruelles latérales et se mêlaient à

ce flot noir qu'ils grossissaient sans le ralentir.

Dans une poussée de nouveaux arrivants Perrine aperçut Rosalie en compagnie de la Noyelle, et en se
faufilant elle les rejoignit:

«Où donc que vous étiez? demanda Rosalie surprise.

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