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Hector Malot - En famille

Elle resta là un moment, puis, la place ne lui paraissant pas bonne pour s'asseoir, elle continua son
chemin qui, quittant le bord de l'entaille, s'élevait sur la pente d'un petit coteau boisé; dans ce taillis sans

doute elle trouverait ce qu'elle cherchait.

Mais, comme elle allait y arriver, elle aperçut au bord de l'entaille qu'elle dominait une de ces huttes en
branchages et en roseaux qu'on appelle dans le pays des aumuches et qui servent l'hiver pour la chasse

aux oiseaux de passage. Alors l'idée lui vint que, si elle pouvait gagner cette hutte, elle s'y trouverait bien

cachée, sans que personne pût se demander ce qu'elle faisait dans les prairies à cette heure matinale, et

aussi sans continuer à recevoir les grosses gouttes de rosée qui ruisselaient des branches formant couvert

au-dessus du chemin et la mouillaient comme une vraie pluie.

Elle redescendit et, en cherchant, elle finit par trouver dans une oseraie un petit sentier à peine tracé, qui
semblait conduire à l'aumuche; elle le prit. Mais, s'il y conduisait bien, il ne conduisait pas jusque dedans

car elle était construite sur un tout petit îlot planté de trois saules qui lui servaient de charpente, et un

fossé plein d'eau la séparait de l'oseraie, Heureusement un tronc d'arbre était jeté sur ce fossé, bien qu'il

fut assez étroit, bien qu'il fût aussi mouillé par la rosée qui le rendait glissant, cela n'était pas pour arrêter

Perrine. Elle le franchit et se trouva devant une porte en roseaux liés avec de l'osier qu'elle n'eut qu'à tirer

pour qu'elle s'ouvrît.

L'aumuche était de forme carrée et toute tapissée jusqu'au toit d'un épais revêtement de roseaux et de
grandes herbes: aux quatre faces étaient percées des petites ouvertures invisibles du dehors, mais qui

donnaient des vues sur les entours et laissaient aussi pénétrer la lumière; sur le sol était étendue une

épaisse couche de fougères; dans un coin un billot fait d'un troc d'arbre servait de chaise.

Ah! le joli nid! qu'il ressemblait peu à la chambre qu'elle venait de quitter. Comme elle eût été mieux là
pour dormir, en bon air, tranquille, couchée dans la fougère, sans autres bruits que ceux du feuillage et

des eaux; plutôt qu'entre les draps si durs de Mme Françoise, au milieu des cris de la Noyelle, et de ses

camarades, dans cette atmosphère horrible dont l'odeur toujours persistante la poursuivait en lui

soulevant le coeur.

Elle s'allongea sur la fougère, et se tassa dans un coin contre la moelleuse paroi des roseaux en fermant
les yeux. Mais, comme elle ne tarda pas à se sentir gagnée par un doux engourdissement, elle se remit sur

ses jambes, car il ne lui était pas permis de s'endormir tout à fait, de peur de ne pas s'éveiller avant

l'entrée aux ateliers.

Maintenant le soleil était levé, et, par l'ouverture exposée à l'orient, un rayon d'or entrait dans l'aumuche
qu'il illuminait; au dehors les oiseaux chantaient, et autour de l'îlot, sur l'étang, dans les roseaux, sur les

branches des saules se faisait entendre une confusion de bruits, de murmures, de sifflements, de cris qui

annonçaient l'éveil à la vie de toutes les bêtes de la tourbière.

Elle mit la tête à une ouverture et vit ces bêtes s'ébattre autour de l'aumuche en pleine sécurité: dans les
roseaux, des libellules voletaient de çà et de là; le long des rives, des oiseaux piquaient de leurs becs la

terre humide pour saisir des vers, et, sur l'étang couvert d'une buée légère, une sarcelle d'un brun cendré,

plus mignonne que les canes domestiques, nageait entourée de ses petits qu'elle tâchait de maintenir près

d'elle par des appels incessants, mais sans y parvenir, car ils s'échappaient pour s'élancer à travers les

nénuphars fleuris où ils s'empêtraient, à la poursuite de tous les insectes qui passaient à leur portée. Tout

à coup un rayon bleu rapide comme un éclair l'éblouit, et ce fut seulement après qu'il eut disparu qu'elle

comprit que c'était un martin-pêcheur qui venait de traverser l'étang.

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