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Hector Malot - En famille

rendait tremblante, elle commença à effeuiller une corolle:

«Je réussirai, un peu, beaucoup, tout à fait, pas du tout; je réussirai, un peu, beaucoup, tout à fait, pas du
tout.»

Et ainsi de suite, scrupuleusement, jusqu'à ce qu'il ne restât plus que quelques pétales.

Combien? Elle ne voulut pas les compter, car leur chiffre eût dit la réponse; mais vivement, quoique son
coeur fût terriblement serré, elle les effeuilla:

«Je réussirai... un peu... beaucoup... tout à fait.»

En même temps un souffle tiède lui passa dans les cheveux et sur les lèvres: la réponse de sa mère, dans
un baiser, le plus tendre qu'elle lui eût donné.

XIV

Enfin elle se décida à quitter sa place; la nuit tombait, et déjà dans l'étroite vallée, comme plus loin dans
celle de la Somme, montaient des vapeurs blanches qui flottaient, légères, autour des cimes confuses des

grands arbres; des petites lumières piquaient çà et là l'obscurité, s'allumant derrière les vitres des

maisons, et des rumeurs vagues passaient dans l'air tranquille, mêlées à des bribes de chansons.

Elle était assez. aguerrie pour n'avoir pas peur de s'attarder dans un bois ou sur la grand'route; mais à
quoi bon! Elle possédait maintenant ce qui lui avait si misérablement manqué; un toit et un lit; d'ailleurs,

puisqu'on devait se lever le lendemain tôt pour aller au travail, mieux valait se coucher de bonne heure.

Quand elle entra dans le village, elle vit que les rumeurs et les chants qu'elle avait entendus partaient des
cabarets, aussi pleins de buveurs attablés que lorsqu'elle était arrivée, et d'où s'exhalaient par les portes

ouvertes des odeurs de café, d'alcool chauffé et de tabac qui emplissaient la rue comme si elle eût été un

vaste estaminet. Et toujours ces cabarets se succédaient, sans interruption, porte à porte quelquefois, si

bien que sur trois maisons il y en avait au moins une qu'occupait un débit de boissons. Dans ses voyages,

sur les grands chemins et par tous les pays, elle avait passé devant bien des assemblées de buveurs, mais

nulle part elle n'avait entendu tapage de paroles, claires et criardes, comme celui qui sortait confusément

de ces salles basses.

En arrivant à la cour de mère Françoise, elle aperçut, à la table où elle l'avait déjà vu, Bendit qui lisait
toujours, une chandelle entourée d'un morceau de journal pour protéger, sa flamme, posée devant lui sur

la table, autour de laquelle des papillons de nuit et des moustiques voltigeaient, sans qu'il parût en

prendre souci, absorbé dans sa lecture.

Cependant quand elle passa près de lui il leva la tête et la reconnut; alors, pour le plaisir de parler sa
langue, il lui dit:

«_A good night's rest to you._»

À quoi elle répondit:

«_Good evening, sir._»

«Où avez-vous été? continua-t-il en anglais.

- Me promener dans les bois, répondit-elle en se servant de la même langue

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