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Hector Malot - En famille

Certainement elle n'était pas assez imprévoyante pour s'abandonner aux douceurs de son repos, et
s'imaginer que c'en était fini de ses épreuves. Parce qu'elle avait assuré le travail, le pain et le coucher,

tout n'était pas dit, et ce qui lui restait à acquérir pour réaliser les espérances de sa mère paraissait si

difficile qu'elle ne pouvait y penser qu'en tremblant; mais enfin, c'était un si grand résultat que de se

trouver dans ce Maraucourt, où elle avait tant de chances contre elle pour n'arriver jamais, qu'elle devait

maintenant ne désespérer de rien, si long que fût le temps à attendre, si dures que fussent les luttes à

soutenir. Un toit sur la tête, dix sous par jour, n'était-ce pas la fortune pour la misérable fille qui n'avait

pour dormir que la grand'route, et pour manger, rien autre chose que l'écorce des bouleaux?

Il lui semblait qu'il serait sage de se tracer un plan de conduite, en arrêtant ce qu'elle devait faire ou ne
pas faire, dire ou ne pas dire, au milieu de la vie nouvelle qui allait commencer pour elle dès le

lendemain; mais cela présentait une telle difficulté dans l'ignorance de tout où elle se trouvait, qu'elle

comprit bientôt que c'était une tâche de beaucoup au- dessus de ses forces: sa mère, si elle avait pu

arriver à Maraucourt, aurait sans doute su ce qu'il convenait de faire; mais elle n'avait ni l'expérience, ni

l'intelligence, ni la prudence, ni la finesse, ni aucune des qualités de cette pauvre mère, n'étant qu'une

enfant, sans personne pour la guider, sans appuis, sans conseils.

Cette pensée, et plus encore l'évocation de sa mère, amenèrent dans ses yeux un flot de larmes; elle se
mit alors à pleurer sans pouvoir se retenir, en répétant le mot que tant de fois elle avait dit depuis son

départ du cimetière, comme s'il avait le pouvoir magique de la sauver:

«Maman, chère maman!»

De fait, ne l'avait-il pas secourue, fortifiée, relevée quand elle s'abandonnait dans l'accablement de la
fatigue et du désespoir? eût-elle soutenu la lutte jusqu'au bout, si elle ne s'était pas répété les dernières

paroles de la mourante: «Je te vois... oui, je te vois heureuse»? N'est-il pas vrai que ceux qui vont mourir,

et dont l'âme flotte déjà entre la terre et le ciel, savent bien des choses mystérieuses qui ne se révèlent pas

aux vivants?

Cette crise, au lieu de l'affaiblir, lui fit du bien, et elle en sortit le coeur plus fort d'espoir, exalté de
confiance, s'imaginant que la brise, qui de temps en temps passait dans l'air calme du soir, apportait une

caresse de sa mère sur ses joues mouillées et lui soufflait ses dernières paroles: «Je te vois heureuse.»

Et pourquoi non? Pourquoi sa mère ne serait-elle pas près d'elle, en ce moment penchée sur elle comme
son ange gardien?

Alors l'idée lui vint de s'entretenir avec elle et de lui demander de répéter le pronostic qu'elle lui avait fait
à Paris. Mais quel que fût son état d'exaltation, elle n'imagina pas qu'elle pouvait lui parler comme à une

vivante, avec nos mots ordinaires, pas plus qu'elle n'imagina que sa mère pouvait répondre avec ces

mêmes mots, puisque les ombres ne parlent pas comme les vivants, bien qu'elles parlent, cela est certain,

pour qui sait comprendre leur mystérieux langage.

Assez longtemps elle resta absorbée dans sa recherche, penchée sur cet insondable inconnu qui l'attirait
en la troublant jusqu'à l'affoler; puis machinalement ses yeux s'attachèrent sur un groupe de grandes

marguerites qui dominaient de leurs larges corolles blanches l'herbe de la lisière dans laquelle elle était

couchée, et alors, se levant vivement, elle alla en cueillir quelques-unes, qu'elle prit en fermant les yeux

pour ne pas les choisir.

Cela fait, elle revint à sa place et s'assit avec un recueillement grave; puis, d'une main que l'émotion

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