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Hector Malot - En famille

- Je vous remercie, mais ce n'est pas possible.»

Voyant que cet argument n'était pas suffisant, elle en mit un autre en avant:

«Tu ne quitterais pas Palikare.»

Il troubla en effet Perrine qui laissa voir son émotion mais elle se raidit.

«Je dois aller près de mes parents.

- Tes parents t'ont-ils sauvé la vie comme lui?

- Je n'obéirais pas à maman si je n'y allais pas.

- Vas-y donc; mais, si un jour tu regrettes l'occasion que je t'offre, tu ne t'en prendras qu'à toi.

- Soyez sûre que je garderai votre souvenir dans mon coeur.»

La Rouquerie ne se fâcha pas de ce refus au point de ne pas arranger avec son ami le coquetier le voyage
en voiture jusqu'aux environs d'Amiens, et pendant toute une journée Perrine eut la satisfaction de rouler

au trot de deux bons chevaux, couchée dans la paille, sous une bâche au lieu de peiner à pied sur cette

longue route, que la comparaison de son bien-être présent avec les fatigues passées lui faisait paraître

plus longue encore. À Essentaux, elle coucha dans une grange, et le lendemain, qui était un dimanche,

elle donna au guichet de la gare d'Ailly sa pièce de cent sous qui, cette foi, ne fut ni refusée, ni

confisquée, et sur laquelle on lui rendit deux francs soixante-quinze avec un billet pour Picquigny, où elle

arriva à onze heures par une matinée radieuse et chaude, mais d'une chaleur douce qui ne ressemblait pas

plus à celle de la forêt de Chantilly, qu'elle ne ressemblait elle-même à la misérable qu'elle était à ce

moment.

Pendant les quelques jours qu'elle avait passés avec La Rouquerie, elle avait pu repriser et rapiécer sa
jupe et sa veste, se tailler un fichu dans des chiffons, laver son linge, cirer ses souliers; à Ailly, en

attendant le départ du train, elle avait fait dans le courant de la rivière une toilette minutieuse; et

maintenant, elle débarquait propre, fraîche et dispose.

Mais ce qui, mieux que la propreté, mieux même que les cinquante-cinq sous qui sonnaient dans sa
poche, la relevait, c'était un sentiment de confiance qui lui venait de ses épreuves passées. Puisqu'en ne

s'abandonnant pas et en persévérant jusqu'au bout, elle en avait triomphé, n'avait-elle pas le droit

d'espérer et de croire qu'elle triompherait maintenant des difficultés qui lui restaient à vaincre? Si le plus

dur n'était pas accompli, au moins y avait-il quelque chose de fait, et précisément le plus pénible, le plus

dangereux.

À la sortie de la gare, elle avait passé sur le pont d'une écluse, et maintenant elle marchait allègre, à
travers de vertes prairies plantées de peupliers et de saules qu'interrompaient de temps en temps des

marais, dans lesquels on apercevait à chaque pas des pêcheurs à la ligne penchés sur leur bouchon et

entourés d'un attirail qui les faisait reconnaître tout de suite pour des amateurs endimanchés échappés de

la ville. Aux marais succédaient des tourbières, et sur l'herbe roussie, s'alignaient des rangées de petits

cubes noirs entassés géométriquement et marqués de lettres blanches ou de numéros qui étaient des tas de

tourbe disposés pour sécher.

Que de fois son père lui avait-il parlé de ces tourbières et de leurs entailles, c'est-à-dire des grands étangs

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