bibliotheq.net - littérature française
 

Hector Malot - En famille

secoua, et, en passant sa main sur sa veste, elle la sentit mouillée comme après une averse; c'était
l'humidité des bois qui l'avait pénétrée, et maintenant, dans le refroidissement du jour naissant, la glaçait.

Elle ne devait pas hésiter plus longtemps; tout de suite elle se mit sur ses jambes et se secoua fortement

comme un cheval qui s'ébroue: en marchant, elle se réchaufferait.

Cependant, après réflexion, elle ne voulut pas encore partir, car il ne faisait pas assez clair pour qu'elle se
rendît compte de l'état du ciel, et, avant de quitter cette cabane, il était prudent de voir si la pluie n'allait

pas reprendre.

Pour passer le temps, et plus encore pour se donner du mouvement, elle remit en place les fagots qu'elle
avait dérangés la veille, puis elle peigna ses cheveux, et fit sa toilette au bord d'un fossé plein d'eau.

Quand elle eut fini, le soleil levant avait remplacé l'aube, et maintenant, à travers les branches des arbres,
le ciel se montrait d'un bleu pâle, sans le plus léger nuage: certainement la matinée serait belle, et

probablement la journée aussi; il fallait partir.

Malgré les reprises qu'elle avait faites à ses bas, la mise en marche fut cruelle, tant ses pieds étaient
endoloris, mais elle ne tarda pas à s'aguerrir, et bientôt elle fila d'un bon pas régulier sur la route dont la

pluie avait amolli la dureté; le soleil qui la frappait dans le dos, de ses rayons obliques, la réchauffait, en

même temps qu'il projetait sur le gravier une ombre allongée marchant à côté d'elle; et cette ombre,

quand elle la regardait, la rassurait: car, si elle ne donnait pas l'image d'une jeune fille bien habillée, au

moins ne donnait-elle plus celle de la pauvre diablesse de la veille, aux cheveux embroussaillés et au

visage terreux; les chiens ne la poursuivraient peut-être plus de leurs aboiements, ni les gens de leurs

regards défiants.

Le temps aussi était à souhait pour lui mettre au coeur des pensées d'espérance: jamais elle n'avait vu
matinée si belle, si riante; l'orage en lavant les chemins et la campagne avait donné à tout, aux plantes,

comme aux arbres, une vie nouvelle qui semblait éclose de la nuit même; le ciel, réchauffé, s'était peuplé

de centaines d'alouettes qui piquaient droit dans l'azur limpide en lançant des chansons joyeuses; et de

toute la plaine qui bordait la forêt s'exhalait une odeur fortifiante d'herbes, de fleurs et de moissons.

Au milieu de cette joie universelle était-il possible qu'elle restât seule désespérée? Le malheur la
poursuivrait-il toujours? Pourquoi n'aurait-elle pas une bonne chance? C'en était déjà une grande, de

s'être abritée dans la forêt; elle pouvait bien en rencontrer d'autres.

Et, tout en marchant, son imagination s'envolait sur les ailes de cette idée, à laquelle elle revenait
toujours, que quelquefois on perd de l'argent sur les grands chemins, qu'une poche trouée laisse tomber;

ce n'était donc pas folie de se répéter encore qu'elle pouvait trouver ainsi, non une grosse bourse qu'elle

devrait rendre, mais un simple sou, et même une pièce de dix sous qu'elle aurait le droit de garder sans

causer de préjudice à personne, et qui la sauveraient.

De même il lui semblait qu'il n'était pas extravagant, non plus, de penser qu'elle pourrait rencontrer une
bonne occasion de s'employer à un travail quelconque, ou de rendre un service qui lui feraient gagner

quelques sous.

Elle avait besoin de si peu pour vivre trois ou quatre jours.

Et elle allait ainsi les yeux attachés sur le gravier lavé, mais sans apercevoir le gros sou ou la petite pièce
blanche tombée d'une mauvaise poche, pas plus qu'elle ne rencontrait les occasions de travail que

< page précédente | 47 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.