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Hector Malot - En famille

dans une boutique pour en acheter: quand elle rencontrerait une rivière ou une fontaine, elle n'aurait qu'à
se mettre à quatre pattes ou se pencher pour boire tant qu'elle voudrait.

Mais justement elle se trouvait à ce moment sur ce plateau de l'Île-de-France, qui du Rouillon à la Thève
ne présente aucune rivière, et n'a que quelques rus qui s'emplissent d'eau l'hiver, mais restent l'été

entièrement à sec; des champs de blé ou d'avoine, de larges perspectives, une plaine plate sans arbres

d'où émerge çà et là une colline, couronnée d'un clocher et de maisons blanches; nulle part une ligne de

peupliers indiquant une vallée au fond de laquelle coulerait un ruisseau.

Dans le petit village où elle arriva après Écouen, elle eut beau regarder de chaque coté de la rue qui le
traverse, nulle part elle n'aperçut la fontaine bienheureuse sur laquelle elle comptait, car ils sont rares les

villages où l'on a pensé au vagabond du chemin qui passe assoiffé; on a son puits, ou celui du voisin, cela

suffit.

Elle parvint ainsi aux dernières maisons, et alors elle n'osa pas revenir sur ses pas pour entrer dans une
maison et demander un verre d'eau. Elle avait remarqué que les gens la regardaient, déjà d'une façon peu

encourageante à son premier passage, et il lui avait semblé que les chiens eux-mêmes montraient les

dents à la déguenillée inquiétante qu'elle était; ne l'arrêterait-on pas quand on la verrait passer une

seconde fois devant les maisons? Elle aurait un sac sur le dos, elle vendrait, elle achèterait quelque chose

qu'on la laisserait circuler; mais, comme elle allait les bras ballants, elle devait être une voleuse qui

cherche un bon coup pour elle ou pour sa troupe.

Il fallait marcher.

Cependant par cette chaleur, dans ce brasier, sur cette route blanche, sans arbres, où le vent, brûlant
soulevait à chaque instant des tourbillons de poussière qui l'enveloppaient, la soif lui devenait de plus en

plus pénible; depuis longtemps elle n'avait plus de salive; sa langue sèche la gênait comme si elle eût été

un corps étranger dans sa bouche; il lui semblait que son palais se durcissait semblable, à de la corne qui

se recroquevillerait, et cette sensation insupportable la forçait, pour ne pas étouffer, à rester les lèvres

entr'ouvertes, ce qui rendait sa langue plus sèche encore et son palais plus dur.

À bout de forces, elle eut l'idée de se mettre dans la bouche des petits cailloux, les plus polis qu'elle put
trouver sur la route, et ils rendirent un peu d'humidité à sa langue qui s'assouplit; sa salive devint moins

visqueuse.

Le courage lui revint, et aussi l'espérance; la France, elle le savait par les pays qu'elle avait traversés
depuis la frontière, n'est pas un désert sans eau; en persévérant elle finirait bien par trouver quelque

rivière, une mare, une fontaine. Et puis, bien que la chaleur fût toujours aussi suffocante et que le vent

soufflât toujours comme s'il sortait d'une fournaise, le soleil depuis un certain temps déjà s'était voilé, et,

quand elle se retournait du côté de Paris, elle voyait monter au ciel un immense nuage noir qui emplissait

tout l'horizon, aussi loin qu'elle pouvait le sonder. C'était un orage qui arrivait, et sans doute il apporterait

avec lui la pluie qui ferait des flaques et des ruisseaux où elle pourrait boire tant qu'elle voudrait.

Une trombe passa, aplatissant les moissons, tordant les buissons, arrachant les cailloux de la route,
entraînant avec elle des tourbillons de poussière, de feuilles vertes, de paille, de foin, puis, quand son

fracas se calma, on entendit dans le sud des détonations lointaines, qui s'enchaînaient, vomies sans

relâche d'un bout à l'autre de l'horizon noir.

Incapable de résister à cette formidable poussée, Perrine s'était couchée dans le fossé, à plat ventre, les

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