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Hector Malot - En famille

En arrivant aux premières maisons, instinctivement elle étouffa le bruit de ses pas, mais c'était une
précaution inutile; à l'exception des chats, qui flânaient sur la route, tout dormait et son passage n'éveilla

que quelques chiens qui aboyaient derrière les portes closes; il semblait que ce fût un village de morts.

Quand elle l'eut traversé, elle se calma et ralentit sa course, car maintenant qu'elle se trouvait assez
éloignée du champ volé pour qu'on ne pût pas l'accuser d'avoir fait partie des voleurs, elle sentait qu'elle

ne pourrait pas continuer toujours à cette allure; déjà elle éprouvait une lassitude qu'elle ne connaissait

pas, et malgré le refroidissement du matin, il lui montait à la tête des bouffées de chaleur qui la rendaient

vacillante.

Mais ni le ralentissement de sa marche, ni la fraîcheur de plus en plus vive, ni la rosée qui la mouillait ne
calmèrent ces troubles, pas plus qu'ils ne lui donnèrent de la vigueur, et il fallut qu'elle reconnût que

c'était la faim qui l'affaiblissait en attendant qu'elle l'abattit tout à fait défaillante.

Que deviendrait-elle si elle n'avait plus ni sentiment ni volonté?

Pour que cela n'arrivât pas, elle crut que le mieux était de s'arrêter un instant; et comme elle passait en ce
moment devant une luzerne nouvellement fauchée, dont la moisson, mise en petites meules, faisait des

tas noirs sur la terre rase, elle franchit le fossé de la route, et se creusant un abri dans une de ces meules,

elle s'y coucha enveloppée d'une douce chaleur parfumée de l'odeur du foin. La campagne déserte, sans

mouvement, sans bruit, dormait encore, et sous la lumière qui jaillissait de l'orient elle paraissait

immense. Le repos, la chaleur, et aussi le parfum de ces, herbes séchées calmèrent ses nausées et elle ne

tarda pas à s'endormir.

Quand elle s'éveilla, le soleil déjà haut à l'horizon couvrait la campagne de ses chauds rayons, et dans la
plaine des hommes, des femmes, des chevaux travaillaient çà et là; près d'elle, une escouade d'ouvriers

échardonnaient un champ d'avoine; ce voisinage l'inquiéta tout d'abord un peu, mais à la façon dont ils

faisaient leur ouvrage, elle comprit, ou qu'ils ne soupçonnaient pas sa présence, ou qu'elle ne les

intéressait pas, et, après avoir attendu un certain temps qui leur permit de s'éloigner, elle put revenir à la

route.

Ce bon sommeil l'avait reposée; et elle fit quelques kilomètres assez gaillardement, quoique la faim
maintenant lui serrât l'estomac et lui rendit la tête vide, avec des vertiges, des crampes, des bâillements,

et qu'elle eût les tempes serrées comme dans un étau. Aussi quand du haut d'une côte qu'elle venait de

monter, elle aperçut sur la pente opposée les maisons d'un gros village que dominaient les combles élevés

d'un grand château émergeant d'un bois, se décida-t-elle à acheter un morceau de pain.

Puisqu'elle avait un sou en poche, pourquoi ne pas l'employer, au lieu de souffrir la faim volontairement?
à la vérité, quand elle l'aurait dépensé il ne lui resterait plus rien; mais qui pouvait savoir si un heureux

hasard ne lui viendrait pas en aide? il y a des gens qui trouvent des pièces d'argent sur les grands

chemins, et elle pouvait avoir cette bonne chance; n'en avait-elle pas eu assez de mauvaises, sans compter

les malheurs qui l'avaient écrasée?

Elle examina donc son sou attentivement pour voir s'il était bon; malheureusement elle ne savait pas très
bien comment les vrais sous français se distinguent des mauvais; aussi était-elle émue lorsqu'elle se

décida à entrer chez le premier boulanger qu'elle vit, tremblant que l'aventure de Saint-Denis ne se

reproduisit.

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