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Hector Malot - En famille

- Quoi?

- Il y a des boutiques, je peux t'acheter un citron; je reviendrais tout de suite.

- Non. Gardons notre argent; nous en avons si peu! Retourne près de Palikare et fais en sorte de
l'empêcher de voler ce foin.

- Cela n'est pas facile.

- Enfin veille sur lui.»

Elle revint à la tête de l'âne, et comme un mouvement se produisait, elle le retint de façon qu'il restât
assez éloigné de la voiture de foin pour ne pas pouvoir l'atteindre.

Tout d'abord il se révolta, et voulut avancer quand même, mais elle lui parla doucement, le flatta,
l'embrassa sur le nez; alors il abaissa ses longues oreilles avec une satisfaction manifeste et voulut bien se

tenir tranquille.

N'ayant plus à s'occuper de lui, elle put s'amuser à regarder ce qui se passait autour d'elle: le va-et-vient
des bateaux-mouches et des remorqueurs sur la rivière; le déchargement des péniches au moyen des

grues tournantes qui allongeaient leurs grands bras de fer au-dessus d'elles et prenaient, comme à la main,

leur cargaison pour la verser dans des wagons quand c'étaient des pierres, du sable ou du charbon, ou les

aligner le long du quai quand c'étaient des barriques; le mouvement des trains sur le pont du chemin de

fer de ceinture dont les arches barraient la vue de Paris qu'on devinait dans une brume noire plutôt qu'on

ne le voyait; enfin près d'elle, sous ses yeux, le travail des employés de l'octroi qui passaient de longues

lances à travers les voitures de paille, ou escaladaient les fûts chargés sur les haquets, les perçaient d'un

fort coup de foret, recueillaient dans une petite tasse d'argent le vin qui en jaillissait, en dégustaient

quelques gouttes qu'ils crachaient aussitôt.

Comme tout cela était curieux, nouveau; elle s'y intéressait si bien, que le temps passait, sans qu'elle en
eût conscience.

Déjà un gamin d'une douzaine d'années qui avait tout l'air d'un clown, et appartenait sûrement à une
caravane de forains dont les roulottes avaient pris la queue, tournait autour d'elle depuis dix longues

minutes, sans qu'elle eût fait attention à lui, lorsqu'il se décida à l'interpeller:

«V'là un bel âne!»

Elle ne dit rien.

«Est-ce que c'est un âne de notre pays? Ça m'étonnerait joliment.»

Elle l'avait regardé, et voyant qu'après tout il avait l'air bon garçon, elle voulut bien répondre:

«Il vient de Grèce.

- De Grèce!

- C'est pour cela qu'il s'appelle Palikare.

- Ah! c'est pour cela!»

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