bibliotheq.net - littérature française
 

Hector Malot - En famille

instantanément elle comprit les dangers auxquels elle pouvait se trouver exposée.

Que feraient-ils d'elle s'ils la découvraient? Souvent elle avait entendu raconter des histoires de voleurs et
savait que c'est quand on les surprend ou les dérange qu'ils tuent ceux qui porteraient un témoignage

contre eux.

Il est vrai qu'elle avait bien des chances pour n'être pas découverte par eux, puisque c'était parce qu'ils
savaient certainement cette cabane abandonnée qu'ils volaient cette nuit-là les artichauts du champ

Monneau; mais si on les surprenait, si on les arrêtait, ne pouvait-elle pas être prise avec eux; comment se

défendrait-elle et prouverait-elle qu'elle n'était pas leur complice?

À cette pensée, elle se sentit inondée de sueur, et ses yeux se troublèrent au point qu'elle ne distingua
plus rien autour d'elle, bien qu'elle entendit toujours les coups secs des serpettes qui coupaient les

artichauts; et le seul soulagement à son angoisse fut de se dire qu'ils travaillaient avec une telle ardeur

qu'ils auraient bientôt dépouillé tout le champ.

Mais ils furent dérangés; au loin on entendit le roulement d'une charrette sur le pavé, et quand elle
approcha ils se blottirent entre les tiges des artichauts, si bien rasés qu'elle ne les voyait plus.

La charrette passée, ils reprirent leur besogne avec une activité que le repos avait renouvelée.

Cependant, si furieux que fut leur travail, elle se disait qu'il ne finirait jamais; d'un instant à l'autre on
allait venir les arrêter, et sûrement elle avec eux.

Si elle pouvait se sauver! Elle chercha le moyen de sortir de la cabane, ce qui, à vrai dire, n'était pas
difficile; mais où irait- elle sans être exposée à faire du bruit et à révéler ainsi sa présence qui, si elle ne

bougeait pas, devait rester ignorée?

Alors elle se recoucha et feignit de dormir, car puisqu'il lui était impossible de sortir sans s'exposer à être
arrêtée au premier pas, le mieux encore était qu'elle parût n'avoir rien vu, si les voleurs entraient dans la

cabane.

Pendant un certain temps encore ils continuèrent leur récolte, puis, après un coup de sifflet qu'ils
lancèrent, un bruit de roues se fît entendre sur la route et bientôt leur voiture s'arrêta au bout du champ;

en quelques minutes elle fut chargée et au grand trot elle s'éloigna du côté de Paris.

Si elle avait su l'heure, elle aurait pu se rendormir jusqu'à l'aube, mais, n'ayant pas conscience du temps
qu'elle avait passé là, elle jugea qu'il était prudent à elle de se remettre en route: aux champs on est

matineux; si au jour levant un paysan la voyait sortir de cette pièce dépouillée, ou même s'il l'apercevait

aux environs, il la soupçonnerait d'être de la compagnie des voleurs et l'arrêterait.

Elle se glissa donc hors de la cabane, et rampant comme les voleurs pour sortir du champ, l'oreille aux
écoutes, l'oeil aux aguets, elle arriva sans accident sur la grande route où elle reprit sa marche à pas

pressés; les étoiles qui criblaient le ciel sans nuages avaient pâli, et du côté de l'orient une faible lueur

éclairait les profondeurs de la nuit, annonçant l'approche du jour.

VIII

Elle n'eut pas à marcher longtemps sans apercevoir devant elle une masse noire confuse qui profilait d'un
côté ses toits, ses cheminées et son clocher sur la blancheur du ciel, tandis que de l'autre tout restait noyé

dans l'ombre.

< page précédente | 39 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.