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Hector Malot - En famille

tête pour voir si les gendarmes à ses trousses n'allaient pas l'arrêter, afin d'éclaircir l'histoire de sa pièce
fausse; dans la cabane, ses nerfs crispés se détendirent, et, du toit qu'elle avait sur la tête, descendit en

elle un apaisement avec un sentiment de sécurité mêlé de confiance qui la releva; tout n'était donc pas

perdu, tout n'était pas fini.

Mais en même temps elle fut surprise de s'apercevoir qu'elle avait faim, alors que, tandis qu'elle marchait,
il lui semblait qu'elle n'aurait jamais plus besoin de manger ni de boire.

C'était là désormais l'inquiétant et le dangereux de sa situation: comment, avec le sou qui lui restait,
vivrait-elle pendant cinq ou six jours? Le moment présent n'était rien, mais que serait le lendemain, le

surlendemain?

Cependant si grave que fût la question, elle ne voulut pas la laisser l'envahir et l'abattre; au contraire, il
fallait se secouer, se raidir, en se disant que, puisqu'elle avait trouvé une si bonne chambre quand elle

admettait qu'elle n'aurait pas mieux que le grand chemin pour se coucher, ou un tronc d'arbre pour

s'adosser, elle trouverait bien aussi le lendemain quelque chose à manger. Quoi? Elle ne l'imaginait pas.

Mais cette ignorance présente ne devait pas l'empêcher de s'endormir dans l'espérance.

Elle s'était allongée sur la paille, la botte de roseaux sous sa tête, ayant en face d'elle, par une des
ouvertures de la cabane, les feux du four à briques qui, dans la nuit, voltigeaient en lueurs fantastiques, et

le bien-être du repos, au milieu d'une tranquillité qui ne devait pas être troublée, l'emportait sur les

tiraillements de son estomac.

Elle ferma les yeux et avant de s'endormir, comme tous les soirs depuis la mort de son père, elle évoqua
son image; mais ce soir-là à l'image du père se joignit celle de la maman qu'elle venait de conduire au

cimetière en ce jour terrible, et ce fut en les voyant l'un et l'autre penchés sur elle pour l'embrasser

comme toujours ils le faisaient vivants que, dans un sanglot, brisée par la fatigue et plus encore par les

émotions, elle trouva le sommeil.

Si lourde que fût cette fatigue, elle ne dormit pas cependant solidement; de temps en temps le roulement
d'une voiture sur le pavé l'éveillait, ou le passage d'un train, ou quelque bruit mystérieux qui, dans le

silence et le recueillement de la nuit, lui faisait battre le coeur, mais aussitôt elle se rendormait. À un

certain moment, elle crut qu'une voiture venait de s'arrêter près d'elle sur la route, et cette fois elle écouta.

Elle ne s'était pas trompée, elle entendit un murmure de voix étouffées mêlé à un bruit de chutes légères.

Vivement elle s'agenouilla pour regarder par un des trous percés dans la cabane; une voiture était bien

arrêtée au bout du champ, et il lui sembla, autant qu'elle pouvait juger à la pale clarté des étoiles, qu'une

ombre, homme ou femme, en jetait des paniers que deux autres ombres prenaient et portaient dans la

pièce à côté, celle à Monneau. Que signifiait cela à pareille heure?

Avant qu'elle eut trouvé une réponse à cette question, la voiture s'éloigna, et les deux ombres entrèrent
dans le champ d'artichauts; aussitôt elle entendit des petits coups secs et rapides comme si l'on coupait là

quelque chose.

Alors elle comprit: c'étaient des voleurs, «des galvaudeux», qui «nettoyaient la pièce à Monneau»;
vivement ils coupaient les artichauts et les entassaient dans les paniers que la charrette avait apportés et

que, sans doute, elle allait venir reprendre la récolte achevée, afin de ne pas rester sur la route pendant

cette opération et d'appeler l'attention des passants s'il en survenait.

Mais au lieu de se dire, comme les paysans, «que c'était drôle», Perrine fut épouvantée, car

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