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Hector Malot - En famille
gîte: les bêtes maintenant devaient lui servir d'exemple, puisqu'elle vivait de leur vie.
Elle n'eut pas loin à aller pour en rencontrer un qui lui parut réunir toutes les garanties qu'elle pouvait souhaiter. Comme elle passait le long d'un champ d'artichauts, elle vit un paysan occupé avec une femme à en cueillir les têtes qu'ils plaçaient dans des paniers; aussitôt remplis, ils chargeaient ces paniers dans une voiture restée sur la route. Machinalement elle s'arrêta pour regarder ce travail, et à ce moment arriva une autre charrette que conduisait, assise sur le limon, une fillette rentrant au village.
«Vous avez cueillé vos artichauts? cria-t-elle.
- C'est pas trop tôt, répondit le paysan; pas drôle de coucher là toutes les nuits pour veiller aux galvaudeux, au moins je vas dormir dans mon lit
- Et la pièce à Monneau?
- Monneau, il fait le malin; il dit que les autres la gardent; cette nuit ce ne sera toujours pas mé; ce que c'serait drôle si demain il se trouvait nettoyé!»
Tous les trois partirent d'un gros rire qui disait qu'ils ne s'intéressaient pas précisément à la prospérité de ce Monneau qui exploitait la surveillance de ses voisins pour dormir tranquille lui-même.
«Ce que c'serait drôle!
- Attends, minute, nous rentrons; nous avons fini.»
En effet, au bout de peu d'instants, les deux charrettes s'éloignèrent du côté du village.
Alors, de la route déserte Perrine put voir, dans le crépuscule, la différence qu'offraient les deux champs qui se touchaient, l'un complètement dépouillé de ses fruits, l'autre encore tout chargé de grosses têtes bonnes à couper; sur leur limite se dressait une petite cabane en branchages dans laquelle le paysan avait passé les nuits qu'il regrettait tant à garder sa récolte et du même coup celle de son voisin. Combien heureuse eût-elle été d'avoir une pareille chambra à coucher!
À peine cette idée eut-elle traversé son esprit qu'elle se demanda pourquoi elle ne la prendrait pas, cette chambre. Quel mal à cela puisqu'elle était abandonnée? D'autre part, elle n'avait pas à craindre d'y être dérangée, puisque, le champ étant dépouillé maintenant, personne n'y viendrait. Enfin, un four à briques brûlant à une assez courte distance, il lui semblait qu'elle serait moins seule, et que ses flammes rouges qui tourbillonnaient dans l'air tranquille du soir lui tiendraient compagnie au milieu de ces champs déserts, comme le phare au marin sur la mer.
Cependant elle n'osa pas tout de suite aller prendre possession de cette cabane, car, un espace découvert assez grand s'étendant entre elle et la route, il valait mieux pour le traverser que l'obscurité se fût épaissie. Elle s'assit donc sur l'herbe du fossé et attendit en pensant à la bonne nuit qu'elle allait passer là, alors qu'elle en avait craint une si mauvaise. Enfin, quand elle ne distingua plus que confusément les choses environnantes, choisissant un moment où elle n'entendait aucun bruit sur la route, elle se glissa en rampant à travers les artichauts et gagna la cabane qu'elle trouva encore mieux meublée qu'elle n'avait imaginé puisqu'une bonne couche de paille couvrait le sol, et qu'une botte de roseaux pouvait servir d'oreiller.
Depuis Saint-Denis, il en avait été d'elle comme d'une bête traquée, et plus d'une fois elle avait tourné la
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