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Hector Malot - En famille

le froid des nuit et la chaleur du jour, tandis qu'elle comptait pour tout la nourriture que sa pièce de cinq
francs lui assurait; mais maintenant qu'on venait de lui prendre ses cinq francs et qu'il ne lui restait plus

qu'un sou, comment achèterait-elle la livre de pain qu'il lui fallait chaque jour? Que mangerait-elle?

Instinctivement elle jeta un regard de chaque côté de la route où dans les champs; sous la lumière rasante
du soleil couchant s'étalaient des cultures: des blés qui commençaient à fleurir, des betteraves qui

verdoyaient, des oignons, des choux, des luzernes, des trèfles; mais rien de tout cela ne se mangeait, et

d'ailleurs, alors même que ces champs eussent été plantés de melons mûrs ou de fraisiers chargés de

fruits, à quoi cela lui eût-il servi? elle ne pouvait pas plus étendre la main pour cueillir melons et fraises

qu'elle ne pouvait la tendre pour implorer la charité des passants; ni voleuse, ni mendiante, vagabonde.

Ah! comme elle eût voulu en rencontrer une aussi misérable qu'elle pour lui demander de quoi vivent les
vagabonds le long des chemins qui traversent les pays civilisés.

Mais y avait-il au monde aussi misérable, aussi malheureuse qu'elle, seule, sans pain, sans toit, sans
personne pour la soutenir, accablée, écrasée, le coeur étranglé, le corps enfiévré par le chagrin?

Et cependant il fallait qu'elle marchât, sans savoir si au but une porte s'ouvrirait devant elle.

Comment pourrait-elle arriver à ce but?

Tous nous avons dans notre vie quotidienne des heures de vaillance ou d'abattement pendant lesquelles le
fardeau que nous avons à traîner se fait ou plus lourd ou plus léger; pour elle c'était le soir qui l'attristait

toujours, même sans raison; mais combien plus pesamment quand, à l'inconscient, s'ajoutait le poids des

douleurs personnelles et immédiates qu'elle avait en ce moment à supporter!

Jamais elle n'avait éprouvé pareil embarras à réfléchir, pareille difficulté à prendre parti; il lui semblait
qu'elle était vacillante, comme une chandelle qui va s'éteindre sous le souffle d'un grand vent, s'abattant

sans résistance possible tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, folle.

Combien mélancolique était-elle cette belle et radieuse soirée d'été, sans nuages au ciel, sans souffle
d'air, d'autant plus triste pour elle qu'elle était plus douce et plus gaie aux autres, aux villageois assis sur

le pas de leur porte avec l'expression heureuse de la journée finie; aux travailleurs qui revenaient des

champs et respiraient déjà la bonne odeur de la soupe du soir; même aux chevaux qui se hâtaient parce

qu'ils sentaient l'écurie où ils allaient se reposer devant leur râtelier garni.

Lorsqu'elle sortit de ce village, elle se trouva à la croisée de deux grandes routes qui toutes deux
conduisaient à Calais, l'une par Moisselles, l'autre par Écouen, disait le poteau posé à leur intersection; ce

fut celle-là qu'elle prit.

VII

Bien qu'elle commençât à avoir les jambes lasses et les pieds endoloris, elle eût voulu marcher encore,
car à faire la route dans la fraîcheur du soir et la solitude, sans que personne s'inquiétât d'elle, elle eût

trouvé une tranquillité que le jour ne lui donnait pas. Mais, si elle prenait ce parti, elle devrait s'arrêter

quand elle serait trop fatiguée, et alors, ne pouvant pas se choisir une bonne place dans l'obscurité de la

nuit, elle n'aurait pour se coucher que le fossé du chemin ou le champ voisin, ce qui n'était pas rassurant.

Dans ces conditions, le mieux était donc qu'elle sacrifiât son bien-être à sa sécurité et profitât des

dernières clartés du soir pour chercher un endroit où, cachée et abritée, elle pourrait dormir en repos. Si

les oiseaux se couchent de bonne heure, quand il fait encore clair, n'est-ce pas pour mieux choisir leur

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