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Hector Malot - En famille

- Ne m'interromps pas, ma fille chérie, et tâche de contenir ton émotion comme je tâcherai de ne pas
céder au désespoir. J'aurais voulu ne pas t'effrayer, et c'est pour cela que jusqu'à présent je me suis tue,

pour ménager ta douleur, mais ce que j'ai à dire doit être dit, si cruel que cela soit pour nous deux. Je

serais une mauvaise mère, faible et lâche, au moins je serais imprudente de reculer encore.»

Elle fit une pause, autant pour respirer que pour affermir ses idées vacillantes. «Il faut nous séparer...»

Perrine eut un sanglot que malgré ses efforts elle ne put contenir.

«Oui, c'est affreux, chère enfant, et pourtant j'en suis à me demander si après tout il ne vaut pas mieux
pour toi que tu sois orpheline, que d'être présentée par une mère qu'on repousserait. Enfin Dieu le veut, tu

vas rester seule, ... dans quelques heures, demain peut-être.»

L'émotion lui coupa la parole, et elle ne put la reprendre qu'après un certain temps.

«Quand je... ne serai plus, tu auras des formalités à accomplir; pour cela tu prendras dans ma poche un
papier enveloppé dans une double soie et tu le donneras à ceux qui te le demanderont: c'est mon acte de

mariage, et l'on y trouvera mes noms et ceux de ton père. Tu exigeras qu'on te le rende, car il doit t'être

utile plus tard pour établir ta naissance. Tu le garderas donc avec grand soin. Cependant comme tu peux

le perdre, tu l'apprendras par coeur de façon à ne l'oublier jamais: le jour où tu aurais besoin de le

montrer, tu en demanderais un autre. Tu m'entends bien; tu retiens tout ce que je te dis?'

- Oui, maman, oui.

- Tu seras bien malheureuse, bien anéantie, mais il ne faut pas t'abandonner, ... quand tu n'auras plus rien
à faire à Paris et que tu seras seule, toute seule. Alors tu dois partir immédiatement pour Maraucourt: par

le chemin de fer, si tu as assez d'argent pour payer ta place; à pied, si tu n'en as pas; mieux vaut encore

coucher dans le fossé de la route et ne pas manger que rester à Paris. Tu me le promets?

- Je te le promets.

- Si grande est l'horreur de notre situation que ce m'est presque un soulagement de penser qu'il en sera
ainsi.»

Cependant ce soulagement ne fut pas assez fort pour la défendre contre une nouvelle faiblesse, et pendant
un temps assez long elle resta sans respiration, sans voix, sans mouvement,

«Maman, dit Perrine penchée sur elle, toute tremblante d'anxiété, éperdue de désespoir, maman!»

Cet appel la ranima:

«Tout à l'heure, dit-elle si faiblement que ses paroles ne furent qu'un murmure entrecoupé d'arrêts, j'ai
encore des recommandations à te faire, il faut que je te les fasse; mais je ne sais plus ce que je t'ai déjà

dit, attends.»

Après un moment, elle reprit:

«C'est cela, oui c'est cela: tu arrives à Maraucourt; ne brusque rien; tu n'as le droit de rien réclamer, ce
que tu obtiendras ce sera par toi-même, par toi seule, en étant bonne, en le faisant aimer... Te faire aimer,

... pour toi, tout est là.... Mais j'ai espoir, ... tu te feras aimer;... il est impossible qu'on ne t'aime pas....

Alors tes malheurs seront finis.»

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