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Hector Malot - En famille

Il la regarda, puis après avoir jeté un coup d'oeil rapide çà et là, comme s'il voyait pour la première fois
leur misère, il remit son carnet dans sa poche:

«Nous ne changerons le traitement que demain, dit-il; rien ne presse, celui d'hier peut être encore
continué aujourd'hui.

«Rien ne presse», fut le mot que Perrine retint et se répéta: Si rien ne pressait, c'était que sa mère ne se
trouvait pas aussi mal qu'elle l'avait craint; on pouvait donc encore espérer et attendre.

Le mercredi était le jour qu'elle attendait, mais son impatience de le voir arriver était traversée par
l'émotion douloureuse avec laquelle elle le redoutait, car s'il devait les sauver par l'argent qu'il allait leur

apporter, d'un autre côté, il devait la séparer de Palikare. Aussi, chaque fois qu'elle pouvait quitter sa

mère, courait-elle dans l'enclos pour dire un mot à son ami qui, n'ayant plus à travailler, ni à peiner; et

trouvant à manger autant qu'il voulait après tant de privations, ne s'était jamais montré si joyeux. Dès

qu'il la voyait venir, il poussait quatre ou cinq braiments à ébranler les vitres des cahutes du Champ

Guillot, et, au bout de sa corde, il lançait quelques ruades jusqu'à ce qu'elle fût près de lui; mais aussitôt

qu'elle lui avait mis la main sur le dos, il se calmait et, allongeant le cou, il lui posait la tête sur l'épaule

sans plus bouger. Alors, ils restaient ainsi, elle le flattant, lui remuant les oreilles et clignant des yeux

avec des mouvements rythmés qui étaient tout un discours.

«Si tu savais!» murmurait-elle doucement.

Mais lui ne savait point, ne prévoyait point, et, tout aux satisfactions du moment présent, le repos, la
bonne nourriture, les caresses de sa maîtresse, il se trouvait le plus heureux âne du monde. D'ailleurs, il

s'était fait un ami de Grain de Sel, de qui il recevait des marques d'amitié qui flattaient sa gourmandise.

Le lundi, dans la matinée, ayant trouvé le moyen de se détacher, il s'était approché de Grain de Sel

occupé à triquer les ordures qui arrivaient, et curieusement il était resté là. C'était une habitude

religieusement pratiquée par Grain de Sel d'avoir toujours un litre de vin et un verre à portée de sa main,

de façon à n'être point obligé de se lever lorsque l'envie de boire un coup le prenait, et elle le prenait

souvent. Ce matin-là, tout à sa besogne, il ne pensait pas à regarder autour de lui, mais précisément parce

qu'il s'y appliquait et s'y échauffait, la soif, cette soif qui lui avait valu son surnom, n'avait pas tardé à se

faire sentir. Au moment où, s'interrompant, il allait prendre sa bouteille, il vit Palikare les yeux attachés

sur lui, le cou tendu.

«Qu'est-ce que tu fais là, toi?»

Comme le ton n'était pas grondeur, l'âne n'avait pas bougé.

«Tu veux boire un verre de vin?» demanda Grain de Sel dont toutes les idées tournaient toujours autour
du mot boire.

Et au lieu de porter à sa bouche le verre qu'il emplissait, il l'avait par plaisanterie tendu à Palikare; alors
celui-ci considérant l'invitation comme sérieuse avait fait deux pas de plus en avant, et, allongeant ses

lèvres de manières qu'elles fussent aussi minces, aussi allongées que possible, il avait aspiré une bonne

moitié du verre, plein jusqu'au bord.

«Oh! la! la! la!», s'écria Grain de Sel en riant aux éclats.

Et il se mit à appeler:

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