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Hector Malot - En famille
tapage assourdissant avec son marteau.
Au coucher du soleil son emménagement fut achevé, et elle put alors amener sa mère qui, en apercevant les fleurs, eut un moment de douce surprise:
«Comme tu es bonne pour ta maman, chère fille! dit-elle.
- Mais c'est pour moi que je suis bonne, ça me rend si heureuse de te faire plaisir!»
Avant la nuit il fallut mettre les fleurs dehors, et alors l'odeur de la vieille maison se fit sentir terriblement, mais sans que la malade osât s'en plaindre; à quoi cela eût-il servi, puisqu'elles ne pouvaient pas quitter le Champ Guillot pour aller autre part?
Son sommeil fut mauvais, fiévreux, troublé, agité, halluciné, et quand le médecin vint le lendemain matin il la trouva plus mal, ce qui lui fit changer le traitement et obligea Perrine à retourner chez le pharmacien, qui cette fois lui demanda cinq francs. Elle ne broncha pas et paya bravement; mais en revenant elle ne respirait plus. Si les dépenses continuaient ainsi, comment gagneraient-elles le mercredi qui leur mettrait aux mains le produit de la vente du pauvre Palikare? Si le lendemain le médecin prescrivait une nouvelle ordonnance coûtant cinq francs, ou plus, où trouverait-elle cette somme? Au temps où avec ses parents elle parcourait les montagnes, ils avaient plus d'une fois été exposés à la famine, et plus d'une fois aussi, depuis qu'ils avaient quitté la Grèce pour venir en France, ils avaient manqué de pain. Mais ce n'était pas du tout la même chose. Pour la famine dans les montagnes, ils avaient toujours l'espérance, qui se réalisait souvent, de trouver quelques fruits, des légumes, un gibier qui leur apporteraient un bon repas. Pour le manque de pain en Europe, ils avaient aussi celle de rencontrer des paysans grecs, bosniaques, styriens, tyroliens, qui consentiraient à se faire photographier moyennant quelques sous. Tandis qu'à Paris il n'y a rien à attendre pour ceux qui n'ont pas d'argent en poche, et le leur tirait à sa fin. Alors, que feraient-elles? Et le terrible, c'est qu'elle devait répondra à cette question, elle ne sachant rien, ne pouvant rien; l'effroyable, c'est qu'elle devait prendre la responsabilité de tout, puisque la maladie rendait sa mère incapable de s'ingénier, et qu'elle se trouvait ainsi la vraie mère, quand elle ne se sentait qu'une enfant.
Si encore un peu de mieux se présentait, elle en serait encouragée et fortifiée; mais il n'en était pas ainsi, et bien que sa mère ne se plaignît jamais, répétant toujours, au contraire, son mot habituel: «Cela va aller», elle voyait qu'en réalité «cela n'allait pas»: pas de sommeil, pas d'appétit, la fièvre, un affaiblissement, une oppression qui lui paraissaient progresser, si sa tendresse, sa faiblesse, son ignorance, sa lâcheté ne l'abusaient point.
Le mardi matin, à la visite du médecin, ce qu'elle craignait pour l'ordonnance se réalisa: après un rapide examen de la malade, le docteur Cendrier tira de sa poche son carnet, ce terrible carnet cause de tant d'angoisses pour Perrine, et se prépara à écrire; mais au moment où il posait le crayon sur le papier, elle eut le courage de l'arrêter.
«Monsieur, si les médicaments que vous allez ordonner ne sont pas d'égale importance, voulez-vous bien n'inscrire aujourd'hui que ceux qui pressent?
- Qu'est-ce que vous voulez dire?» demanda-t-il d'un ton fâché.
Elle tremblait, mais cependant elle osa aller jusqu'au bout.
«Je veux dire que nous n'avons pas beaucoup d'argent aujourd'hui et que nous n'en recevrons que demain; alors...»
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