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Hector Malot - En famille

XXXVII
XXXVIII
XXXIX
XL

 

TOME PREMIER

I

Comme cela arrive souvent le samedi vers trois heures, les abords de la porte de Bercy étaient
encombrés, et sur le quai, en quatre files, les voitures s'entassaient à la queue leu leu: haquets chargés de

fûts, tombereaux de charbon ou de matériaux, charrettes de foin ou de paille, qui tous, sous un clair et

chaud soleil de juin, attendaient la visite de l'octroi, pressés d'entrer dans Paris à la veille du dimanche.

Parmi ces voitures, et assez loin de la barrière, on en voyait une d'aspect bizarre avec quelque chose de
misérablement comique, sorte de roulotte de forains mais plus simple encore, formée d'un léger châssis

tendu d'une grosse toile; avec un toit en carton bitumé, le tout porté sur quatre roues basses.

Autrefois la toile avait dû être bleue, mais elle était si déteinte, salie, usée, qu'on ne pouvait s'en tenir qu'à
des probabilités à cet égard, de même qu'il fallait se contenter d'à peu près si l'on voulait déchiffrer les

inscriptions effacées qui couvraient ses quatre faces: l'une, en caractères grecs, ne laissait plus deviner

qu'un commencement de mot: ; celle au-dessous semblait être de l'allemand: graphie; une autre

de l'italien: FIA; enfin la plus fraîche et française, celle-là: PHOTOGRAPHIE, était évidemment

la traduction de toutes les autres, indiquant ainsi, comme une feuille de route, les divers pays par lesquels

la pauvre guimbarde avait roulé avant d'entrer en France et d'arriver enfin aux portes de Paris.

Était-il possible que l'âne qui y était attelé l'eût amenée de si loin jusque-là?

Au premier coup d'oeil on pouvait en douter, tant il était maigre, épuisé, vidé; mais, à le regarder de plus
près, on voyait que cet épuisement n'était que le résultat des fatigues longuement endurées dans la

misère. En réalité, c'était un animal robuste, d'assez grande taille, plus haute que celle de notre âne

d'Europe, élancé, au poil gris cendré avec le ventre clair malgré les poussières des routes qui le

salissaient; des lignes noires transversales marquaient ses jambes fines aux pieds rayés, et, si fatigué qu'il

fut, il n'en tenait pas moins sa tête haute d'un air volontaire, résolu et coquin. Son harnais se montrait

digne de la voiture, rafistolé avec des ficelles de diverses couleurs, les unes grosses, les autres petites, au

hasard des trouvailles, mais qui disparaissaient sous les branches fleuries et les roseaux, coupés le long

du chemin, dont on l'avait couvert pour le défendre du soleil et des mouches.

Près de lui, assise sur la bordure du trottoir, se tenait une petite fille de onze à douze ans qui le surveillait.

Son type était singulier: d'une certaine incohérence, mais sans rien de brutal dans un très apparent
mélange de race. Au contraire de l'inattendu de la chevelure pâle et de la carnation ambrée, le visage

prenait une douceur fine qu'accentuait l'oeil noir, long, futé et grave. La bouche aussi était sérieuse. Dans

l'affaissement du repos le corps s'était abandonné; il avait les mêmes grâces que la tête, à la fois délicates

et nerveuses; les épaules étaient souples d'une ligne menue et fuyante dans une pauvre veste carrée de

couleur indéfinissable, noire autrefois probablement; les jambes volontaires et fermes dans une pauvre

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