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Hector Malot - En famille
nourris, élevés gratuitement jusqu'à l'âge de trois ans. Entre sa crèche et leurs garderies il n'y avait pas de lutte possible. S'ils voulaient vendre leurs maisons, il les achèterait moyennant une somme fixe et une rente viagère. S'ils ne voulaient pas, ils n'avaient qu'à les garder; le terrain ne lui manquerait pas. Ils avaient jusqu'au lendemain matin onze heures pour se décider; à midi il serait trop tard.
Au centre du village se dressent d'autres toits rouges beaucoup plus hauts, plus longs, plus imposants: ce sont ceux d'un groupe de bâtiments à peine achevés dans lesquels sont établis des logements séparés, des réfectoires, des restaurants, des cantines, des magasins d'approvisionnement pour les ouvriers célibataires, hommes et femmes; et pour ces bâtiments M. Vulfran a employé le même procédé d'expropriation que pour la crèche.
Précédemment se trouvaient là plusieurs vieilles maisons appropriées tant bien que mal, en réalité aussi mal que possible, au logement en chambrées des ouvriers et en cabinets. Il a fait appeler les propriétaires de ces maisons, et leur a tenu un langage à peu près analogue à celui dont il s'est déjà servi:
«Depuis longtemps on se plaint violemment des chambrées dans lesquelles vous couchez mes ouvriers, et c'est aux mauvaises conditions dans lesquelles sont établis ces logements qu'on attribue les maladies de poitrine et la fièvre typhoïde qui tuent tant de monde. Je ne peux pas tolérer cela plus longtemps. J'ai donc résolu de faire construire deux hôtels dans lesquels j'offrirai aux ouvriers célibataires, hommes et femmes, une chambre séparée et exclusive pour trois francs par mois. En même temps j'aménagerai les rez-de-chaussée en réfectoires et en restaurants où je donnerai un dîner composé de soupe, de ragoût ou de rôti, de pain et de cidre pour soixante-dix centimes. Si vous voulez me vendre vos maisons, j'élèverai mes hôtels sur leur emplacement. Si vous ne voulez pas, gardez-les. Ma combinaison est dans votre intérêt, car j'ai ailleurs des terrains où mes constructions me coûteront beaucoup moins cher. Vous avez jusqu'à onze heures demain pour réfléchir; à midi il serait trop tard.
Sur ces terrains éparpillés un peu partout, on aperçoit d'autres toits en tuiles neuves, tout petits ceux-là, et qui par leur propreté et leur éclat rouge contrastent avec les anciennes toitures couvertes de mousses et de sedum: ce sont ceux des maisons ouvrières dont la construction est commencée depuis peu, et qui toutes sont ou seront isolées au milieu d'un jardinet, dans lequel pourront se récolter les légumes nécessaires à l'alimentation de la famille, qui, pour cent francs par an de loyer, aura le bien-être matériel et la dignité du chez-soi.
Mais la transformation qui à coup sûr eût frappé le plus vivement surpris, et même stupéfié celui qui serait resté un an absent de Maraucourt, était celle qui avait bouleversé le parc même de M. Vulfran, dans des pelouses qui, en le prolongeant, descendaient jusqu'aux entailles avec lesquelles elles se confondaient. Cette partie basse, restée jusque-là presque à l'état naturel, avait été retranchée du parc par un saut-de-loup, et maintenant s'élevait à son centre un grand chalet en bois, flanqué d'autres cottages ou de kiosques construits à la légère, qui donnaient à l'ensemble une apparence de jardin public que précisaient encore toutes sortes de jeux, des manèges de chevaux de bois, des balançoires, des appareils de gymnastique, des jeux de boules, de quilles, des tirs à l'arc, à l'arbalète, à la carabine et au fusil de guerre, des mâts de cocagne, des terrains pour la paume, des pistes pour vélocipèdes, un théâtre de marionnettes, une estrade pour des musiciens.
C'est qu'en réalité c'est bien un jardin public, celui qui servait aux jeux des ouvriers de toutes les usines; car si pour chacun des autres villages: Hercheux, Saint-Pipoy, Bacourt, Flexelles, M. Vulfran avait décidé de faire les mêmes constructions qu'à Maraucourt, il avait voulu qu'il n'y eût pour tous qu'un seul lieu de réunion et de récréation où pourraient s'établir des relations générales, qui deviendraient un lien
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