bibliotheq.net - littérature française
 

Hector Malot - En famille

Dans la soirée, il parla plusieurs fois de cette expédition, mais sans décider Perrine à s'expliquer.

«Sais-tu que tu en es arrivée à piquer ma curiosité?

- Quand je n'aurais obtenu que cela, est-ce que ce ne serait pas déjà quelque chose? Ne vaut-il pas mieux
pour vous rêver à ce qui peut se produire tantôt ou demain, que vous anéantir dans les regrets de ce que

vous espériez hier?

Cela vaudrait mieux si demain existait maintenant pour moi; mais à quel avenir veux-tu que je rêve? il
est plus triste encore que le passé, puisqu'il est vide.

- Mais non, monsieur, il n'est pas vide, si vous songez à celui des autres. Quand on est enfant... et pas
heureux, on pense souvent, n'est-ce pas, à tout ce qu'on demanderait à un magicien tout-puissant, à un

enchanteur, si on le rencontrait, et qui n'a qu'à vouloir pour réaliser tous les souhaits; mais quand on est

soi-même cet enchanteur, est-ce qu'on ne pense pas quelquefois à ce qu'on peut faire pour rendre heureux

ceux qui ne le sont pas, qu'ils soient enfants ou non; puisqu'on a aux mains le pouvoir, n'est-ce pas

amusant de s'en servir? Je dis amusant parce que nous sommes dans une féerie, mais dans la réalité il y a

un autre mot que celui-là.»

La soirée s'écoula dans ces propos; plusieurs fois M. Vulfran demanda si le moment n'était pas venu de
partir, mais elle le retarda tant qu'elle put.

Enfin elle annonça qu'ils pouvaient se mettre en route: la nuit était chaude comme elle l'avait prévu, sans
vent, sans brouillard, mais avec des éclairs de chaleur qui fréquemment embrasaient le ciel noir. Quand

ils arrivèrent dans le village, ils le trouvèrent endormi, pas une seule lumière ne brillait aux fenêtres

closes, pas de bruit d'aucune sorte, excepté celui de l'eau qui tombait des barrages de la rivière.

Comme tous les aveugles, M. Vulfran savait se reconnaître la nuit, et depuis leur sortie du château il
avait suivi son chemin comme avec ses yeux.

«Nous voilà devant Françoise, dit-il à un certain moment.

- C'est justement chez elle que nous allons. Maintenant, si vous le voulez bien, nous ne parlerons pas: par
la main je vous guiderai. Je vous préviens cependant que nous aurons un escalier à monter, il est facile et

droit; au haut de cet escalier j'ouvrirai une porte et nous entrerons; nous ne resterons là que ce que vous

voudrez rester, une minute ou deux.

- Que veux-tu que je voie, puisque je ne vois pas?

- Vous n'avez pas besoin de voir.

- Alors pourquoi venir?

- Pour être venu. J'oubliais de vous dire qu'il importe peu que nous fassions du bruit en marchant.»

Les choses s'arrangèrent comme elle avait dit, et en arrivant dans la cour intérieure, un éclair lui montra
l'entrée de l'escalier. Ils montèrent, et Perrine, ouvrant la porte dont elle avait parlé, attira doucement M.

Vulfran et referma la porte.

Alors ils se trouvèrent enveloppés d'un air chaud, âcre, suffocant.

Une voix empâtée dit:

< page précédente | 194 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.