bibliotheq.net - littérature française
 

Hector Malot - En famille

avec le médecin, elle répétait volontiers à son élève ce que celui-ci avait dit, ce qui d'ailleurs se résumait
en un mot toujours le même:

«Il faudrait une secousse, quelque chose qui remontât la mécanique morale arrêtée, mais dont le grand
ressort ne paraît cependant pas cassé.»

Pendant longtemps on l'avait redoutée cette secousse, et c'était même la crainte qu'elle se produisit
inopinément qui, plusieurs fois, avait retardé l'opération de la cataracte, que l'état général semblait

permettre. Mais maintenant on la désirait. Qu'elle se produisit, que M. Vulfran sous son impression reprit

intérêt à ses affaires, au travail, à tout ce qui était sa vie, et dans un avenir, prochain peut-être, on pourrait

sans doute la tenter avec des chances de réussite, alors surtout qu'on n'aurait pas à redouter les violentes

émotions d'un retour ou d'une mort, qu'au point de vue spécial de l'opération on pouvait également

redouter.

Mais comment la provoquer?

C'était ce qu'on se demandait sans trouver de réponse à cette question, tant il semblait détaché, de tout, au
point de ne vouloir recevoir ni Talouel, ni ses neveux pendant qu'il avait gardé la chambre, et d'avoir

toujours fait répondre par Bastien, à Talouel, qui respectueusement venait à l'ordre deux fois par jour, le

matin et le soir:

«Décidez pour le mieux.»

Et quand, quittant le lit, il était revenu aux bureaux, à peine s'était-il fait rendre compte de ce qu'avait
décidé Talouel, trop habile, trop adroit et trop prudent d'ailleurs pour prendre aucune mesure que le

patron n'eût pas prise lui-même.

Cette apathie n'empêchait pas cependant que chaque jour Perrine le conduisît comme naguère dans les
diverses usines; mais le chemin se faisait silencieusement, sans qu'il répondît le plus souvent aux

observations qu'elle lui adressait de temps en temps, et arrivé aux usines, c'était à peine s'il écoutait le

rapport des directeurs.

«Pour le mieux, répétait-il; entendez-vous avec Talouel.»

Combien de temps cela durerait-il?

Une après-midi qu'ils revenaient de la tournée des usines, et qu'ils approchaient de Maraucourt, au trot
endormi du vieux cheval, une sonnerie de clairon passa dans la brise.

«Arrête, dit M. Vulfran, il semble qu'on sonne au feu.»

La voiture arrêtée, la sonnerie s'entendit distinctement.

«C'est le feu, dit M. Vulfran, vois-tu quelque chose?

- Un tourbillon de fumée noire.

- De quel côté?

- À travers le rideau des peupliers, je ne peux pas me reconnaître.

- À droite, ou à gauche?

< page précédente | 189 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.